vendredi 27 novembre 2009

Entretien avec Samuel François (retour sur l'exposition "Yes I did")


Alors que son exposition "Yes I did" chez Delkographik vient de fermer ses portes et que le studio rennais s'apprête à exposer à compter de ce samedi Mist et Flying Fortress réunis, Some Cool Stuff choisit de ne pas être l'esclave d'un "calendrier des manifestations culturelles" nous réduisant à de simples consommateurs d'images et d'arrêter un temps les aiguilles de l'horloge. Samuel François n'a plus d'exposition à promouvoir ? Peu importe, son travail continue à nous interroger et nous d'interroger son travail. A ses côté...

Tu as baptisé ton exposition rennaise "Yes I did". C'est un drôle de titre et sans doute aussi un titre assez drôle, une espèce de réponse pied de nez au "Just do it" de Nike. Peux tu revenir un peu sur ce titre ?
C'est un titre assez drôle mais moins qu'il n'y paraît... Je l'ai choisi pour plusieurs raisons. C'est une réponse parfaite à une question posée lors des vernissages - "C'est toi qui a fait çà ?" -, l'affirmation d'une direction que prend mon travail, avoir fait ce choix et s'y tenir. Choisir de poser des objets les uns sur les autres, décider d'exposer le résultat n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. Et il y a bien sur la réponse facile à ce "Just do it !" qui nous accompagne depuis plus de 20 ans, un "Yes i did" teinté d'interrogations sur la suite, sur l'avenir.


Une partie de ton travail est axé sur des détournements ou plutôt des adaptations de symboles appartenant indifféremment à l'univers politique et à celui de la mode par exemple. Est-ce le fruit d'une posture post-moderne de profonde désillusion face aux idéologies politiques ou ce n'est précisément que leur dimension symbolique qui fait les frais de ta démarche ?
Un peu des deux... Ce n'est pas juste un jeu de collage ou de combinaisons d'objets et de logos. Je suis parfaitement conscient du sens de ceux-ci. Mon "Anarchie" est vidé de son sens premier et renvoie à ce que nous sommes peut-être devenus, une société plus soucieuse de sa forme que de son fond. C'est évident que je ne suis pas un artiste engagé mais je suis perméable à ce qui se passe autour de moi. Ce qui se passe en France ne me plaît pas, parfois ça m'arrange d'habiter Berlin même si c'est faire preuve de lâcheté.


Serais-tu d'accord pour qu'on décrive ton travail comme une rencontre organisée entre d'une part des images de type symbolique directement compréhensible et, d'autre part, d'autres types d'images plus complexes, de nature plus réflexive ? Une espèce de rencontre entre l'art conceptuel et l'imagerie plus directe de type marketing ?
Oui je suis assez d'accord avec cette idée. Imagerie de type marketing ou non, je fais les choses de façon très spontanée et ce n'est pas la chose à laquelle je pense lorsque je fais une nouvelle pièce. Si c'est le cas alors je ne m'en rends pas compte. J'ai une formation en école d'art mais mes références n'ont jamais été celles qu'on a essayé de m'inculquer. Alors mes productions sont peut-être le fruit d'une méthode acquise en école et de mes propres références.


Tes interventions en extérieur s'inscrivent-elles aussi pleinement dans cette démarche que je serais quand même tenté de qualifier de conceptuelle. Elles font d'ailleurs complètement sens avec l'autre versant de ton travail, celui que tu exposes en galerie. C'est peu dire qu'on trouve rarement ce type d'exigence dans le street art qui, le plus souvent, se limite à la production d'images, point barre. Quel est ton sentiment à ce sujet ? Et ton avis plus général sur la scène dite "street art" dont, malgré tout, tu viens toi-même ?
Si j'interviens en extérieur c'est pour présenter quelque-chose d'aussi pertinent que ce que je peux faire en galerie. Je ne veux pas perdre mon temps. Les choses sont réfléchies, bien préparées et cohérentes. Mes interventions fonctionnent car elles sont pensées en fonction de l'espace ou du support qui les accueillent. Tu as du remarquer que je n'avais pas vraiment fait de nouvelles interventions en extérieur depuis presque deux ans, si ce n'est représenter ou décliner des pièces existantes. J'ai encore des envies, j'attends, je cherche encore la bonne occasion et les bonnes conditions.
Le "street art", je ne sais pas trop quoi dire à ce sujet. Ca fait longtemps que je n'y pense même plus, je le perçois comme une pollution visuelle au même titre que la street communication. Parfois un bon truc sort du lot mais c'est assez rare... et puis à vrai dire je m'en fous.


A ce sujet, quelle est ta motivation quand tu travailles dans la rue ? Pourquoi telle ou telle intervention dans la rue plutôt qu'en galerie ?
J'interviens en extérieur car ces interventions ne peuvent se faire autrement. La rue c'est la rue, une galerie est une galerie... Deux choses très différentes qui n'ont ni les mêmes contraintes, ni les mêmes enjeux. Mes interventions dans la rue ou l'espace rural viennent compléter une base existante et surprendre un promeneur. Il peut arriver que personne ne voit l'intervention, ce qui n'arrive jamais en galerie. Mes motivations sont simples : mettre en place une proposition sans contrainte de structure ou événement particulier. Parfois c'est la seule fin que je trouve à une recherche, un projet impossible à mettre en place ailleurs et puis... c'est tout.


Je dis dans la rue mais en réalité, comme tu viens de le souligner, lorsque tu travailles en extérieur c'est aussi souvent à la campagne, dans la forêt, etc. Il y a une raison particulière à ce choix que peu partagent avec toi ? D'autre part, quel est ton rapport à la ville qui est quand même censée être aussi bien le lieu que le sujet des arts dits "urbains" ?
La raison est simple je viens d'un village et je suis souvent à la campagne même si depuis quatre ans j'enchaîne les séjours à Berlin. J'ai fait assez peu d'interventions en milieu urbain, la ville nourrit davantage le travail que je présente en galerie. J'aime la ville et en particulier Berlin, peut-être car la structure de celle-ci peut s'apparenter à celle de mon village : présence de la nature sauvage, de friches industrielles... Mon travail grandit grâce à la ville, il change pour aller vers des propositions plus sensibles, plus justes. Maintenant si un projet nécessite une intervention en milieu urbain alors pourquoi pas mais pour le moment je me concentre sur mon travail en atelier et en intérieur.


Le fait d'intervenir également en milieu naturel, est-ce quelque chose à mettre en relation avec l'utilisation que tu fais de matériaux "nobles" - pour l'exposition chez Delkographik surtout le bois, mais tu as également déjà utilisé d'autres matériaux vivants tels que des fruits ou encore des matériaux issus de la sphère animale (des plumes notamment) - et cette manière que tu as de les confronter avec des objets de la vie courante issus de l'industrie tel que le ballon de basket par exemple ?
J'utilise les objets et les matériaux qui m'entourent ou qui attirent mon attention... Naturels ou non. Jamais vivant. La pomme ou les bananes sur "Anarchie" sont de faux fruits. J'aime l'idée de trompe l'oeil ou d'absurde comme cette fausse poutre qui tient sur un ballon de basket tenant lui même sur une flûte à champagne. A Rennes trois sculptures étaient composées en partie de bois mais aussi de vénilia faux marbres, d'un vieux t-shirt, d'une plume ou de magazines... C'est la composition et l'image de la sculpture, une fois les objets associés, qui est importante. Chaque partie de l'oeuvre prenant un relief particulier grâce aux autres éléments la composant.


On perçoit une vraie maîtrise du dessin dans ton travail. C'est sans doute par là que tu as commencé. Pourquoi en être venu à compléter ton dispositif artistique par des installations ou encore de la photographie ?
J'ai commencé par le dessin comme beaucoup d'enfants, puis adolescent le graffiti. La pratique du dessin et de la photographie est quotidienne. Seulement le dessin n'est pas la réponse à tout. Il se trouve qu'on connaît ma série de portraits réalisés aux feutres. Le dessin a été le médium le plus approprié pour ce projet. Aujourd'hui je capte des attitudes ou des silhouettes croisées dans la rue, mes dessins changent. Mon travail était déjà axé sur des installations ou des objets avant même de commencer cette série de dessins. J'utilise le médium qui me semble le plus approprié à ce que je souhaite dire ou faire passer, c'est aussi simple que cela.


Pour finir, j'ai vu que l'exposition "Yes I did" était le fruit d'une collaboration avec Guillaume Antzenberger. Quel est le type de participation possible d'une tierce personne dans l'élaboration d'une exposition personnelle comme celle-ci ? Peux tu également nous en dire plus sur le collectif Inkunstruction auquel tu participes, justement aux côtés de Guillaume Antzenberger ?
En fait nous n'avons pas travaillé et exposé ensemble depuis plus de quatre ans alors que sous le nom de Inkunstruction nous avions collaboré pendant trois années sur divers projets comme des expositions, du design ou la création d'une ligne de t-shirt. Guillaume a un "background" assez proche du mien alors il possède une bonne partie des clefs pour comprendre mon travail. Sur cette exposition la collaboration s'est faite assez facilement, Guillaume a apporté des choses et moi d'autres, nous avons travaillé ensemble sur la série de trois sculptures. Elles sont pensées et construites sur le lieu d'exposition.
J'aime les échanges et les collaborations. C'était déjà comme ça lorsqu'on travaillait en collectif, nous avons fait un certain nombre d'expositions à six mains parfois même à huit... J'y retrouve l'énergie ou le bouillonnement d'un "workshop", il faut juste canaliser et faire le tri dans les idées.


NB : le studio Delkographik annonce la sortie prochaine d'un "objet" signé Samuel François. Le plus grand secret demeure autour de ce projet : de quoi s'agit-il exactement ? Quel est le support choisi ? Quand verra-t-il le jour ? Une chose est certaine, c'est là une annonce qui ne peut qu'attiser la curiosité.
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mardi 24 novembre 2009

Histoire du gosse à la grenade


Peut-être avez vous remarqué sa présence dans la petite vidéo que j'ai commise réunissant les différentes choses vues sur les murs de NYC en octobre dernier : un petit garçon, droit comme un i, l'air revêche... une grenade à la main. En tout cas moi sa présence dans les rues de la grosse pomme m'a troublé : d'abord parce que ce môme mécontent squatte à peu de chose près tous les quartiers de la ville, ensuite parce que j'avais la désagréable impression de l'avoir déjà rencontré, ailleurs, dans un tout autre contexte.

Ce n'est qu'à mon retour, de retour dans mon contexte justement, que je me suis souvenu d'où je le connaissais ou plutôt où je l'avais déjà vu. En l'occurrence sur une photo de Diane Arbus, photographie noire et blanc hyper-connue, limite à se retrouver en couverture des agendas et autres calendriers qui se vendent si bien en cette période de l'année dans ce que l'on appelle toujours - j'ignore pourquoi - les librairies.


Originaire de New York, Diane Arbus (1923-1971) est notamment connue pour ses portraits de marginaux et autres "freaks". C'est dans les allées de Central Park qu'en 1962 elle décide de faire celui du petit Colin, le fils du joueur de tennis Sidney Wood. Celui-ci, un jouet en forme de grenade à la main, se prête un temps de bonne grâce au jeu de la pose (toute une série de clichés, aujourd'hui connus, en témoignent). La séance s'éternise cependant et Colin finit par s'énerver : exaspéré il intime l'ordre de se dépêcher à la photographe. C'est dans cette posture tendue au possible, les yeux exorbités et une bretelle pendante, qu'il est finalement immortalisé par Diane Arbus.


C'est donc cette photographie intitulée "Child with toy hand grenade in Central Park" que JC2 (de son vrai nom Jef Campion) se plaît à reproduire, le plus souvent presque à l'identique (tout juste se contente-t-il de "coloriser" le personnage façon sépia ou d'y ajouter des touches de rouge sang) et parfois accompagnée de la mention "Army of one", sous forme d'affiches découpées ou de stickers et à accoler un peu partout à New York mais aussi à Seattle comme dans d'autres villes des Etats-Unis.

Loin d'être le seul street artiste a s'être directement inspiré de cette image de Diane Arbus, JC2 n'est en réalité qu'un activiste parmi de nombreux autres à s'être prêté ainsi au jeu de la reprise avec ou sans détournement.


Dans le domaine du collage qui est le sien on trouve en effet d'autres versions de l'enfant à la grenade. Si, affublé d'ailes et le squelette apparent, il s'éloigne sensiblement de la photo originale, on le reconnaît par contre aisément quand, entièrement redessiné par Frost, il se contente de tenir à la main une inoffensive (?) manette de jeu vidéo.


Toujours sous la forme de collage il apparaît également tenant un ghettoblaster à la main dans un détournement anonyme dont j'ignore s'il est basé directement sur l'image originale de Diane Arbus ou s'il s'agit en réalité d'ajouts opérés sur un des collages de JC2.


La technique du pochoir a elle aussi été utilisée à de nombreuses reprises pour reproduire le portrait de Colin par Arbus. Parfois le stencil se veut fidèle à la photographie originale comme c'est le cas avec ces deux pochoirs anonymes - le premier en bichromie sur un mur de Portland, le second à Oxford - au niveau de réussite assez inégale.


Bien que se voulant lui aussi fidèle à son modèle et possédant une efficace technique de découpe, le pochoiriste (LSB - Taipei) ne commet pas moins l'erreur de peindre l'image du petit Colin complètement inversée (grenade à la main gauche et bretelle tombante à droite).


D'autres fois enfin les pochoiristes prennent la liberté d'apporter des modifications au portrait original. C'est le cas de Twat (Londres) qui semble considérer que Colin n'est pas assez menaçant et l'arme d'un flingue supplémentaire.


C'est également celui de Fake qui, commettant lui aussi l'erreur de travailler sur l'image inversée, ajoute de manière assez énigmatique une hache dans la main libre de Colin et l'affuble en sus d'oreilles de Mickey.


Les street artistes ne sont cependant pas les seuls, comme on peut s'en douter, à s'être approprié cette image devenue culte. On notera d'ailleurs que leurs congénères "de salon" se montrent finalement plus libres qu'eux dans les différentes interprétations qu'ils en proposent.


Ainsi le peintre Jiri Anderle, dans le cadre d'une série de toiles à thématique pacifiste, prend le parti de faire perdre à Colin l'ensemble de ses vêtements et de lui faire gagner dans le même temps quelque chose comme une cinquantaine d'années.


C'est quant à lui dans le cadre d'une série de dessins consacrés aux boy-scouts ("Pact for adventure"), que l'illustrateur Daryl Vocat s'inspire du portrait pris par Diane Arbus.


Ricardo Cavolo, illustrateur au style coloré, enfantin et chaotique, semble quant à lui avoir été particulièrement sensible au regard de Colin Wood.


Assez étrangement c'est dans le domaine de la photographie que l'on trouve le moins de reprises du "Child with toy hand grenade". Cependant, à l'occasion d'une exposition collective en 2008, Hugh Brown a choisi de rendre hommage au cliché d'Arbus. Devant son objectif le garçon à la grenade se transforme en fille à la tronçonneuse. Et Central Park en Griffith Park...


On s'en doute, comme à chaque fois qu'une image devient culte, les artistes ne sont pas les seuls à s'en emparer et les produits dérivés ne tardent pas à apparaître. La marque de sape Grenade, au nom prédestiné, ne pouvait certes pas rater une telle occasion. Peut-être aurait-elle pu par contre s'abstenir de faire porter à Colin un bonnet de la marque.


Passant sans transition du statut de mannequin de mode à celui de militant politique Colin semble ici armé, du seul fait de l'intitulé de l'affiche, pour lutter contre les médias.


C'est également cet aspect béliqueux de l'enfant à la grenade qui doit être à l'origine de sa popularité dans le milieu punk. Comment sinon expliquer qu'il soit apparu la même année, en 1984, à la fois sur la pochette du EP du groupe hollandais No Pigs et sur celle du premier album du groupe canadien SNFU. Concernant cette dernière on notera que bien que la photographie d'Arbus illustrait à la perfection le titre de l'album - "And no one else wanted to play" - celle-ci a par la suite été remplacée par une image tout à fait différente, sans doute par peur de poursuites judiciaires de la part des ayants droit.


Pour finir on constatera que si le groupe a fini par prendre cette sage décision, les affichistes semblent quant à eux avoir plus de mal à s'y résoudre.


Autres articles du même ordre :
- Nevermind Elden's bollocks
- Tribute to Hokusaï
- Mona Lisa dans tous ses états
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samedi 21 novembre 2009

"Deux rencontres avec Presspop" par Skpop


Skpop vit et travaille à Séoul (Corée du Sud) où il tente, sans grand succès, de se faire passer pour un indigène. Il a eu la gentillesse d'accepter notre invitation à faire office de correspondant permanent de Some Cool Stuff en Asie. Pour son premier billet il nous présente Presspop, à la fois maison d'édition (traductrice de Chris Ware ou encore de Daniel Clowes au Japon), label de musique (ils éditent et distribuent notamment les disques des différentes formations musicales d'Archer Prewitt) et producteur de jouets (c'est à eux que nous devons les différents jouets imaginés par Jim Woodring) .

Quand j'ai rencontré Presspop pour la première fois, nous avons mangé des brochettes dans une guinguette de Kichijoji. Pour ceux qui se représentent un Tokyo hyper-urbain et futuriste, Kichijoji est une surprise : un quartier résidentiel, de petites rues, un joli parc avec une rivière. C'est dans ce coin-là que se trouvent les bureaux d'un des meilleurs éditeurs du Japon. Un des plus petits aussi puisqu'il ne compte que trois membres avec Yuji, qui s'occupe de la galerie de Kyoto, et Yasu et Maki, l'autre "moitié" de Presspop, à Tokyo.

Portraits volés de Yasu et Maki

Une fois à l'intérieur de leur petit bureau encombré de mille trésors, je me sens immédiatement en terrain familier. Toute la crème de la bande dessinée américaine est présente: Chris Ware, Dan Clowes, Jim Woodring... Les auteurs qui m'ont fasciné lors de mon adolescence et qui forment aujourd'hui une sorte de panthéon. Parmi ses multiples activités, Presspop s'occupe de représenter ces artistes au Japon, édite sous son label les traductions de leurs romans graphiques et produit des objets de collection tirés de leurs oeuvres.

Le bureau de Presspop

Ce travail d'édition, Presspop l'étend aussi à la musique, au DVD, au livre d'art... Un catalogue qui fait le lien entre l'Amérique et le Japon, comme le démontre leur site web bilingue et bicéphale où on trouvera, d'une part, une sélection de livres et de DVDs traduits pour le marché japonais et, d'autre part, un assortiment plus orienté vers l'exportation. Ainsi, le travail sur le jouet d'artiste, effectué en collaboration avec Archer Prewitt ou Jim Woodring pour ne citer qu'eux, est significatif de ce double mouvement puisqu'il s'adresse avant tout aux fans américains mais profite d'une initiative et d'un savoir-faire typiquement japonais.
Autre activité à double sens : la représentation d'artistes et la gestion des droits. Lors de cette première rencontre, Presspop fêtait le sacre du Nonoba de Shigeru Mizuki à Angoulème, un ouvrage qu'ils ont contribué à adapter.

Lors de notre deuxième rencontre, nous avons mangé des grillades dans un troquet de Hongdae. Presspop était de passage à Séoul pour discuter, justement, de l'adaptation de Mizuki par un petit éditeur coréen. Ce fut pour moi l'occasion de faire le guide et d'en apprendre un peu plus sur Presspop.

Aquarelle de Jim Woodring

Tout à commencé alors que Yasu et Yuji, encore étudiants en art, se mettent à écumer les marchés aux puces du Japon en quête de vieux jouets en forme de monstres, des "kaijus". Au même moment, ils découvrent la scène grunge de Seattle et les dessins de Peter Bagge. Suivront d'autres coups de coeur pour des artistes alternatifs comme Archer Prewitt et un amour croissant pour une certaine Amérique décalée et un peu rétro, celle des romans graphiques de Dan Clowes ou de Chris Ware.

Sérigraphies d'Archer Prewitt et de Chris Ware

Les deux compères sont bientôt rejoints par Maki. Parfaitement bilingue, ayant passé son enfance à New York, elle quitte un emploi tranquille dans la communication pour se lancer dans l'aventure. C'est elle qui traduira en japonais le premier livre de Dan Clowes et qui s'occupe aujourd'hui de l'essentiel des relations avec les artistes étrangers, parmi lesquels on trouve, outre les dessinateurs déjà cités, le réalisateur Charlie Ahearn (surtout connu pour son film Wild Style) et le claviériste Bernie Worrell (qui officia avec Funkadelic et les Talking Heads) ou encore l'inénarrable Daniel Johnston.

Maki et Yasu à Hongdae

A chaque fois, le matériel choisi est des plus pointus, et occasionnellement l'ouvrage ou le disque est publié par pur volonté de le faire exister, sans aucun espoir de rentrer un jour dans ses frais. Le recueil de dessins non figuratifs de Prewitt fait partie de ces projets. La présentation est soignée et souvent superbe. Il faut voir cette édition quasi dorée sur tranche de Jimmy Corrigan ! Bref, tout est fait pour satisfaire le fan exigeant.

Mais ce fan, qui est-il ? Au Japon comme ailleurs, le grand public est peu curieux et les connexions entre cultures du monde se font surtout par des gens comme toi, lecteur de ce blog, qui ne se complaisent pas dans le "mainstream". C'est finalement grâce à ce public très minoritaire, mais avide de découvertes et formant une sorte d'internationale de l'underground, que des auteurs comme Chris Ware ou Shigeru Mizuki peuvent connaître un certain succès.

Illustration originale de J. Woodring
pour la jaquette de Stranger, le film sur Bernie Worrell

Ma conversation avec Yasu et Maki louvoie comme nous louvoyons dans les rues d'Apkujeong-Dong et, à un moment donné, je leur explique que je souhaite, par ce petit article, tenter de comprendre un peu mieux la cohérence des choix de Presspop. Sur ce, Yasu rigole et lâche: "Et moi, j'aimerais bien que tu conclues par un: "finalement, je n'ai toujours rien compris!'". Eh bien, ami lecteur, j'ai tenté de percer pour toi le mystère de cet excellent éditeur qu'est Presspop, mais finalement, je dois bien avouer que je n'ai toujours pas compris...
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mercredi 18 novembre 2009

New York Street Art, volume 2, le retour


Dans la série bidouillage vidéo à deux francs six sous, après Bruxelles et Cracovie, retour à New York avec ce diaporama de ce qu'il était possible de voir exposé, le mois dernier, sur les murs de la grosse pomme. Après, c'est promis, je ne vous embête plus avec mes vacances.
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lundi 16 novembre 2009

Report : exposition "Nimbus Vador" chez Opera Gallery (New York)


Quatrième et dernier volet des reportages consacrés aux expositions en cours à New York, celui concernant l'expo collective"Nimbus Vador" chez Opera Gallery. On dit souvent qu'on a gardé le meilleur pour la fin... Cette fois ce n'est pas le cas.
Pourtant la liste des participants à "Nimbus Vador" est de celle qui ferait pâlir de jalousie n'importe quel galliériste désireux de donner à voir du street art sur cimaises : The London Police, Crash, Futura, Shepard Fairey, Logan Hicks, Banksy, Faile, Blek le Rat et bien d'autres encore dont, quand même - excusez du peu - Keith Haring et Jean-Michel Basquiat.

Seulement voilà, il semble que Ron English, le commissaire invité de cette exposition (commissaire qui, à en croire le nombre de ses toiles accrochées chez Opera Gallery et ce jusque dans le sombre escalier menant à la réserve, doit être officiellement représenté par celle-ci), il semble donc que Ron English n'ai pas pris conscience qu'il ne suffit pas d'accrocher côte à côte des oeuvres, je cite, des "plus importants représentants du street art" pour faire sens ni, par voie de conséquence, pour faire exposition.


"Nimbus vador" pêche en effet par son absence de propos et, partant, par son manque de cohérence. Ici pas d'autre objectif que celui de l'anthologie, de la compilation, du best of. A l'arrivée donc une impression de pot-pourri, de rassemblement artificiel et sans âme d'oeuvres qui pourtant, pour la plupart, présentent chacune individuellement un véritable intérêt. C'est qu'aussi intéressantes soient-elles, elles cohabitent ici à la manière des habitants d'un même immeuble daignant à peine se saluer quand, par le plus grand des hasards, ils finissent par se croiser. Le véritable dialogue est exclu quand personne n'a de bonnes raisons d'être là...

Ceci étant dit, si elle échoue à être une véritable exposition, "Nimbus vador" n'est pourtant pas dénuée d'intérêt. C'est que devant pareille vacance de propos et face à des créations qui en elles-mêmes valent clairement le détour, le visiteur finit par créer lui-même des passerelles entre les oeuvres et se plaît à les confronter les unes aux autres à l'aune de ses propres critères : on observe avec intérêt l'évolution du pochoir dont témoigne la cohabitation d'une oeuvre de Blek le Rat et de plusieurs créations tout à fait hors normes de Logan Hicks ; on découvre une même propension au décoratif monumental chez The London Police et Shepard Fairey ; on s'interroge sur une classification artistique qui ne répugne pas à mettre dans le même panier l'abstraction maîtrisée d'un Futura et la figuration kitsche de graffeurs"historiques"qui décidément n'auraient pas du abandonner les lettrages de leurs débuts ; on se rassure en constatant qu'un Banksy mal inspiré peut bel et bien être de moindre intérêt que certains de ses succédanés...

"Nimbus vador" ou la démonstration involontaire du principe selon lequel si ce n'est pas l'observateur qui fait l'oeuvre, ce peut être à lui de concevoir l'exposition.


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