lundi 28 septembre 2009

Haruki Murakami / James Jarvis

Onwards from AKQA on Vimeo.


"On m'a souvent demandé à quoi je pensais lorsque je courais. En général, les gens qui me posent cette question n'ont jamais participé eux-mêmes à des courses de fond. A quoi exactement est-ce que je pense lorsque je cours ? Eh bien, je n'en sais rien.
[...] Simplement je cours. Je cours dans le vide. Ou peut-être devrais-je le dire autrement : je cours pour obtenir le vide. Oui, voilà, c'est cela, peut-être.
[...] Les pensées qui me viennent en courant sont comme des nuages dans le ciel. Les nuages ont différentes formes, différentes tailles. Ils vont et viennent, alors que le ciel reste le même ciel de toujours. Les nuages sont de simples invités dans le ciel, qui apparaissent, s'éloignent et disparaissent. Reste le ciel. Il existe et à la fois n'existe pas. Il possède une substance et en même temps il n'en possède pas. Nous acceptons son étendue infinie, nous l'absorbons, voilà tout. "



Words : Haruki Murakami, "Autoportrait de l'auteur en coureur de fond", Paris, Belfond, 2009
Pics : James Jarvis & Richard Kenworthy, "Onwards" (prod. Nike)
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jeudi 24 septembre 2009

De l'utilité politique de la spray can



Jean-Yves Lalanne est convoqué au tribunal le 1er octobre prochain pour rendre compte d'un graffiti réalisé sur la commune de Billère (Pyrénées-Atlantiques). Jusque là rien que de très ordinaire me direz-vous.
Sauf que Jean-Yves n'est pas un jeune désoeuvré à capuche, mais le maire de Billère en personne. Et que c'est le Préfet lui-même qui a pris l'initiative de l'envoyer devant le Tribunal Administratif.

Non pas que Jean-Yves aie peint lui même le graffiti controversé mais simplement parce qu'il s'est rendu coupable d'en avoir passé commande à des graffeurs locaux sans prendre la peine de consulter au préalable son conseil municipal. Etrange non?

En vérité pas tant que cela. Ce qui est reproché au maire de Billère ce n'est pas tant le graffiti lui-même que son contenu et sa fonction. Conçu comme un mémorial, la fresque a été peinte pour que ne soient pas oubliés 15 jeunes habitants de la région récemment expulsés du "territoire national", comme on dit quand on veut faire passer un choix éminemment politique pour une simple mesure administrative. On y voit deux mains serrées et puis les mots "Liberté, Egalité, Fraternité" accompagnés de ceux d'"Asile", de "Terre d'accueil" et aussi de "Honte", manière de rappeler que c'est une chose d'écrire de doux mots sur le fronton des mairies et que ça en est une autre de se battre pour leur donner sens.


Déjà, lors de l'inauguration officielle du mur le 05 septembre dernier, un groupuscule d'extrême droite - le Bloc Identitaire Aquitaine - avait pris la peine de venir foutre sa zone sur place. Puis le graffiti avait été partiellement recouvert de gribouillis aussi subtiles que "les immigrés dehors". C'est maintenant au tour du Préfet de s'élever contre ce graff qui se contente pourtant de mettre en perspective la devise de la République qu'il est censé représenter. Voilà qui en dit long sur l'état actuel de la dite République comme sur l'état d'esprit de ceux qui ont pour fonction de l'administrer...

On se réjouira toutefois que pour le coup c'est donc bel et bien le propos d'un graffiti et non sa simple existence qui pose problème. Il y aurait certes encore plus matière à se réjouir si la plupart des graffeurs n'attendaient pas qu'une institution leur passe commande pour faire valoir au travers de leur oeuvre autre chose que leur propre ego, mais enfin, pour une fois que leur travail semble être pris au sérieux, ne boudons pas notre plaisir !
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lundi 21 septembre 2009

Lettre ouverte à Melle S.


Mademoiselle S.,
vous avez eu la gentillesse de bien vouloir m'envoyer le communiqué de presse annonçant l'exposition de Monsieur Christian G. à la galerie Pierre C. ainsi que celui relatant le vernissage de la dite exposition. Je vous en remercie. Et vous invite à ne plus prendre cette peine dans l'avenir tant il me semble évident que ce ne peut être que par erreur que je reçois cette correspondance.

Je ne souhaite en effet en aucun cas être un "invité privilégié", ni de la galerie pour laquelle vous travaillez ni de tout autre lieu. D'une manière générale j'exècre les privilèges de quelque nature qu'ils soient, à plus forte raison quand ils sont associés à une pratique artistique que je goûte précisément pour son caractère foncièrement égalitaire.

Dans ces conditions vous comprendrez aisément que le fait d'apprendre que l'exposition à laquelle vous me conviez aura lieu sous les bons auspices de sa Majesté "Clotilde C., Princesse de Venise", loin de m'inciter à m'y rendre, aurait plutôt tendance à m'en détourner. Enfin peu me chaut d'apprendre que, "retenue aux Etats-Unis où Hollywood fait appel à son talent d’actrice", sa Majesté n'aura pas pu participer au vernissage mais qu'elle y "était représentée par son époux, le prince de Venise, Emanuele-Filiberto de S.". Vous l'aurez compris, vous vous adressez là à un gueux dont les rêves ne sont peuplés de têtes couronnées et de sang bleu que lorsque les premières se vident du second grâce à l'ingéniosité du bon docteur Guillotin.

Je confesse cependant de bonne grâce que le réel intérêt que j'éprouve pour le travail de l'artiste présenté par votre galerie m'aurait sans nul doute rendu la lecture de votre second communiqué attractive pour peu que, de ce travail précisément, il y en eut été question.
Force est de constater que tel n'est pas le cas et que, pour toute information, celui-ci ne comprend que la liste des illustres présents lors de la soirée d'inauguration : "la princesse Hélène de Y., la princesse Laure de B.-C., la princesse Hermine de C. T., la princesse Anne de B. S., Viviane B. (TF1), Sydney P., M., Ina Giscard d’E. et sa fille May, Pia de B." Sans doute aurais-je été fort impressionné par pareil casting si d'aventure j'avais eu une bonne raison d'être au courant de l'existence de ces personnes mais, puisque tel n'est pas le cas, je dois avouer que pareille "information" me semble tout à fait dénuée d'intérêt.
Pour les mêmes raisons, c'est sans aucune espèce de curiosité que je découvre la mine enjouée de ces illustres inconnus sur les photographies du vernissage que vous avez eu la gentillesse de joindre à votre correspondance. Je me permettrais qui plus est de regretter que les dites personnalités se trouvent au premier plan des prises de vue, dissimulant de la sorte ce qui constituait le prétexte de cette soirée, à savoir les oeuvres exposées.


Je vous informe toutefois du fait que je prévois d'utiliser deux de ces photographies pour illustrer la présente lettre ouverte. En effet ces deux images sélectionnées se distinguent des autres que vous mettez si aimablement à ma disposition de par leur caractère involontairement significatif et révélateur de la vraie nature de la manifestation à l'organisation de laquelle vous avez participé.
Ces photographies ont pour point commun de présenter deux de vos prestigieuses invitées posant aux côtés d'oeuvres exposées. Sur la première une dame accompagnée d'un gendre idéal ouvre la bouche à la manière du modèle peint sur la toile devant laquelle elle prend la pose. L'effet comique visiblement désiré par cette illustre personne repose (ou plutôt "est censé reposer") sur le fait qu'elle possède une dentition parfaite quant le modèle portraitisé par l'artiste - un homme de la rue à n'en pas douter - est quant à lui presque totalement édenté. J'avoue ne guère goûter la boutade.
Sur la seconde image sélectionnée, le modèle, toujours une dame élégamment vêtue, prend la pose devant une autre oeuvre de l'artiste figurant cette fois une mendiante en haillons tendant la main dans l'espoir de recueillir quelque menue monnaie. Le "comique" laisse ici place à la tragédie, tragédie de deux mondes qui ne sont pas fait pour se rencontrer et dont la réunion fortuite dans une galerie d'art, loin de permettre une compréhension mutuelle, ne mène finalement qu'au mépris réitéré d'une classe sociale à l'encontre d'une autre.
Dans ces conditions vous comprendrez qu'il n'est pas utile de me faire parvenir "un CD avec ces visuels en haute définition". Il est des choses que je préférerais ne pas avoir à voir, que ce soit en haute ou en basse définition.

Il est temps maintenant pour moi de vous laisser. Non sans avoir réitéré le voeu de ne plus être le destinataire de votre communication que je ne saurais envisager de "diffuser auprès de mes lecteurs" comme vous en formulez la demande. Passionné de street culture, j'ose encore croire à la force subversive de celle-ci et ne saurais donc me résoudre à faire la promotion de ce qui, à mon sens, va à l'encontre de cette pratique et de la philosophie qui la sous-tend.

Bien cordialement à vous,

Some Cool Stuff
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jeudi 17 septembre 2009

Street-Art vs. White Cube : réflexions sur le street-art et son exposition en galerie


A l'occasion d'un trop court (et sans doute maladroit) article publié ici-même évoquant une exposition que je venais alors de visiter, je m'étais permis de faire part de ma relative déception en des termes qui avaient déplus à l'organisateur de cet événement comme à certains lecteurs. Je m'étais alors promis de revenir plus tard, à tête reposée, sur les raisons de cette déception, raisons qui n'étaient pas propres à cette exposition en particulier mais bien plutôt au statut problématique du street-art accroché en galerie.

La multitude d'articles récemment publiés à l'occasion des expositions "Le tag au Grand palais" et "Né dans la rue" à la Fondation Cartier pour l'art contemporain - articles ayant tous pour point commun d'éluder les véritables questions soulevées par la présence du street-art en galerie au profit de faux débats stériles - m'a remis en mémoire cette promesse que je m'étais alors faite à moi-même comme à vous. Trêve de tergiversations : attaquons le gâteau, aussi indigeste puisse-t-il paraître.


L'exposition du street-art en galerie pose en réalité non pas un problème, mais toute une série de problèmes interrogeant à la fois le statut de l'artiste, celui du galiériste et enfin celui du visiteur. On va voir qu'en réalité il s'agit surtout d'une série de faux problèmes et qu'au final ne demeure que la véritable question : est-ce que ce qui est montré mérite d'être vu ?

Pour commencer, élaguons. En l'occurrence penchons nous un instant sur les fausses questions, les faux débats prétendument éthiques pouvant se résumer à ces deux interrogations caricaturales au possible "un street artiste perd-t-il toute crédibilité à exposer en galerie ?" et, de l'autre côté du miroir, " une galerie ou à plus forte raison une institution de type musée, doit-elle et peut-elle exposer des travaux de cette catégorie d'artistes qui leur préfèrent généralement la rue ?".


La rue comme lieu

Du point de vue de l'artiste le street-art a-t-il sa place en galerie ? Prenons pour point de départ une anecdote, cela aura le mérite d'illustrer quelque peu le propos.
Choque Cultural Gallery est une galerie créée à Sao Paolo en 2004 dans le but d'exposer les artistes de rue. Ne se contentant pas d'y présenter les plus brillants acteurs du street-art brésilien (et international), elle se veut réellement actrice de cette mouvance. Elle soutient effectivement les artistes locaux en éditant régulièrement des prints originaux, en co-organisant des expositions de leurs travaux à travers le monde (comme par exemple l'exposition "Ruas de Sao Paulo" à la galerie Jonathan Levine de New York en mars 2007) ou encore en participant à l'élaboration du livre "Graffiti Brasil" de Tristan Manco.

Le 06 septembre 2008 la galerie a été envahie par une trentaine de "pixadores". Les pixadores sont les tagueurs locaux se distinguant de leurs alter ego des autres pays par une réelle soif de sensations fortes ainsi que par l'invention d'une graphie spécifique. Ceux-ci ont donc envahi la galerie Choque Culturel et n'ont pas hésité à en recouvrir l'intérieur de tags, détériorant ainsi au passage les oeuvres de Gerald Laing, Speto et Titi Freak qui y été alors exposées. Comment rendirent-ils donc compte de cet acte ? En affirmant leur désir de protester contre la "commercialisation, l'institutionnalisation et la domestication de l'art de la rue"...

Pixadores à l'oeuvre chez Choque Cultural Gallery (Sao Paolo, 2008)

"Commercialisation", "institutionnalisation" et "domestication", trois grands mots sur lesquels nous auront l'occasion de revenir. Pour le moment, arrêtons nous sur celui de "rue" que les pixadores semblent concevoir comme étant l'essence même, non pas de leur pratique spécifique (ce qui serait tout à fait légitime), mais du street-art en général.

Que peut signifier pour un artiste de faire le choix d'exposer telle ou telle de ses créations dans la rue ou même de la concevoir spécifiquement pour la rue ? Les raisons possibles ne manquent pas : s'approprier un bout d'espace public pour affirmer son existence ou simplement pour ne pas le laisser complètement au main des urbanistes, commettre un acte illégal, donner à voir gratuitement son travail, ne se couper d'aucun public et notamment pas de celui qui ne fréquente pas les lieux plus traditionnelles d'exposition, trouver une alternative à la non acceptation de son travail par les galeries, agir directement sur l'existence quotidienne des observateurs en les confrontant de fait à une situation originale... Sans doute cette liste n'est pas complète mais elle suffit cependant à montrer que les motivations susceptibles de mener quelqu'un à exposer dans la rue peuvent être très différentes les unes des autres.

Il apparaît également que, dans la très grande majorité des cas, le choix de la rue comme lieu d'expression n'est en rien consubstantiel à la démarche de l'artiste. La rue est choisie à tel moment pour telle raison : c'est un choix circonstanciel, non essentiel. Ce pourrait aussi bien être n'importe quel autre lieu répondant à la motivation du moment. Le cas de celui qui ne voit dans sa pratique qu'une simple occasion de vandalisme mis à part (on notera d'ailleurs que pour ce cas, si l'étiquette "street" semble en effet judicieuse, celle d'"art" l'est beaucoup moins dans la mesure où la motivation première est toute autre), les motivations des street artistes n'excluent en rien la création et l'exposition dans d'autres lieux que la rue : celui qui a à coeur de proposer son travail gratuitement peut tout à fait également le faire en exposant dans des galeries dont l'entrée n'est en général pas payante tout comme celui qui refuse de se soumettre aux choix artistiques d'un quelconque commissaire d'exposition est libre de faire le choix de donner à voir son travail sous forme d'auto-productions (du graffzine autoédité à l'exposition en lieu privé ou associatif qu'il peut même créer pour l'occasion).

La rue est un choix parmi d'autres mais un choix qui n'exclut pas les autres : l'artiste qui choisit de concevoir telle pièce dans telle circonstance pour tel lieu ne s'interdit d'aucune manière de créer une autre oeuvre dans d'autres circonstances et dans d'autres lieux.

Il arrive d'ailleurs aussi que l'artiste passe de la galerie à la rue et non pas seulement de la rue à la galerie. L'un n'exclut pas l'autre. Qui reprocherait à Keith Haring de s'être attaqué aux panneaux publicitaires des stations de métro au début des années 80, alors même qu'il exposait déjà en galerie ? En tout cas pas Lee Quinones, Fab Five Freddy ni Futura 2000 aux côtés desquels il aimait à se faire des sessions sauvages !

Contrairement à ce que l'expression "street-art" laisse entendre, la rue n'est pas l'essence de cet art, elle en est un attribut purement conjoncturel et donc éventuellement occasionnel. Elle en est un des lieux possibles.

Exposition "Le TAG au Grand Palais" (Paris, 2009)


Un lieu parmi d'autres

Si la rue n'est pas l'essence du street-art, elle n'en est pas non plus le lieu mais plutôt un lieu parmi d'autres. Peut-on considérer un squatt, un hangar, une camionnette comme appartenant à la rue ? Certes non et pourtant, dans ces cas, les ayatollahs du street-art originel ne trouvent en général rien à redire. Mais inutile de jouer avec les mots : en réalité la radicalité supposée du street-art, sa singularité en tout cas, c'est précisément, à la différence des autres arts, de ne pas avoir de lieu prédéfini.

Traditionnellement, les arts plastiques sont dévoués à des lieux bien précis, variants selon les époques et les pratiques : quand Michel-Ange peint son "Jugement dernier" ou son "Moïse" il le fait pour que ces oeuvres ornent des lieux de culte ; quand Rubens s'adonne au portrait, celui-ci est généralement destiné à orner le salon bourgeois de son modèle et commanditaire... Plus près de nous, nombre d'artistes contemporains conçoivent des installations spécifiques pour telle ou telle galerie censée les accueillir.

Contrairement à ce que cette étiquette décidément maladroite de "street-art" laisse penser, les expressions artistiques relevant de cette pratique ne sont pas dévolues à la rue de la même manière consubstantielle que l'est par exemple une oeuvre de Michel Ange avec l'église qui l'accueille (et qui fait d'ailleurs plus que l'accueillir, qui en est la raison d'être). Le street-art est quant à lui un art de l'adaptation, un art libre, un art sans lieu. Sa singularité réside précisément dans le fait de s'inviter là où on ne l'attend pas forcément, d'intervenir tout azimut dans le quotidien de ses observateurs potentiels. En ce sens sa place n'est nulle part et partout à la fois. Dans la mesure où il parvient à entrer en interaction avec le lieu dans lequel il s'invite comme avec celui qui est amené à le voir, il est à sa place. En ce sens il est potentiellement aussi bien à sa place dans une galerie que dans une impasse.

Potentiellement, car on verra tout à l'heure qu'il peine précisément parfois à investir ce lieu spécifique qu'est une galerie...

Pour le moment, venons en précisément à cet autre protagoniste incontournable du débat qui nous intéresse ici, à savoir le galiériste ou le commissaire d'exposition.
Des voix se font régulièrement entendre pour affirmer non pas tant que l'artiste perd sa crédibilité en exposant en galerie mais que le galiériste perd la sienne en le lui proposant. Pour y voir plus clair dans ce débat, il convient ici de distinguer, d'une part, les galeries (lieux privés d'exposition et de vente d'art) et, d'autre part, musées et autres lieux institutionnels de ce type.

En ce qui concerne les galeries à proprement parler, de débat il n'y en a point : leur raison d'être (tout comme le modèle économique sur lequel elles reposent) étant d'exposer et de vendre des créations artistiques, on voit mal pourquoi elles se priveraient de représenter les oeuvres d'artistes volontaires pour la commercialisation de leur travail !

Bien entendu, la situation est quelque peu différente concernant les lieux institutionnels, fonctionnant tout ou partie avec les deniers publics et censés concourir à l'édification de la population. On pense par exemple ici à la récente exposition "Le T.A.G. au Grand Palais" ou encore à la carte blanche qu'avait proposée la Tate Modern à quelques artistes comme Blu, Os Gemeos ou encore Faile lors de l'été 2008...
La mission de telles structures est de collecter, de conserver et d'exposer ce qui relève du patrimoine artistique universel ou pour le moins national. Selon les lieux, ce peut être également de promouvoir la création contemporaine.
Or peut-on réellement douter de la participation de facto des street artistes à la création contemporaine et, partant, au patrimoine artistique en devenir ? Sauf à considérer qu'il convienne qu'un courant ou qu'une école artistique ai disparu et, par conséquent, que sa production ne soit plus en adéquation avec la sensibilité de l'époque actuelle pour qu'enfin lui soient ouvertes les portes des musées, on voit mal comment, de ce point de vue, il est possible d'argumenter sérieusement contre l'introduction de certaines oeuvres issues de la street culture dans les lieux d'exposition.

Shepard Fairey fait son apparition dans la collection permanente
de la National Portrait Gallery (Washington, janvier 2009)



N'est récupéré que ce qui est récupérable (où l'on en revient à l'artiste et à son "intégrité")

Bien entendu, dans le cas de figure d'une exposition en lieu institutionnel une nouvelle question se fait jour qui concerne à nouveau l'artiste. N'est-ce pas là une forme de récupération par l'Etat d'un travail qui se voulait pourtant en marge, voire en violation des règles de cet Etat ?

Ici, deux cas de figure se présentent. Soit la création artistique se veut en marge des règles établies du simple fait qu'elle a été conçue pour être visible par tous, sans distinction de catégories sociales, d'éducation ou de moyens financiers et dans ce cas il n'existe aucune raison de considérer qu'elle n'a pas également sa place dans un musée (comment en effet affirmer, d'une part, vouloir rendre son travail visible par tous et, par ailleurs, le priver de la catégorie de spectateurs potentiels qui fréquentent les musées ?). Soit elle s'inscrit en marge de par le discours implicite ou explicite qui est le sien et dans ce cas la véritable question n'est plus tant de savoir si cette création est récupérée ou non mais bien celle de comprendre comment et pourquoi elle peut l'être. Dis crûment, n'est récupéré que ce qui est récupérable. De ce point de vue, peut-être la place de certain est-elle au musée sans même qu'ils le sachent eux-mêmes...

Au final, là n'est peut-être pas l'essentiel. La véritable question serait plutôt celle de savoir si ce qui est exposé mérite de l'être. Cette expression délibérément provocatrice peut s'entendre en deux sens au moins.


Pisser dans un violon

Dans un sens faible, c'est poser la question de l'adéquation de ce qui est montré avec la manière dont cela est montré. Il n'y a aucun sens de donner à voir dans le "white cube" une oeuvre qui aurait pour principale ambition, par exemple, d'entrer en interaction avec tel ou tel élément du "décors" urbain. Ce serait là d'une vacuité totale car ce n'est tout simplement pas le lieu.
Il faut cependant admettre que cet écueil est assez souvent évité par les street artistes exposés en galerie qui, généralement, savent proposer des créations ad hoc, spécialement conçues pour les circonstances ou qui, profitant là de conditions de travail libérées des contraintes propres à la création en rue, tentent pour l'occasion de nouvelles expériences et/ou de nouveaux médiums (installations, peinture sur support, travail en volume, etc.).

N'en demeure pas moins notre question initiale, celle du "mérite" donc, entendue cette fois dans sa signification première. Cette question pouvant être remplacée par cette autre, moins abstraite : est-ce que ce que l'on veut m'y montrer vaut le détour par la galerie ?
Une création mérite d'être donnée à voir dans un lieu dévolu à la création artistique si elle entre précisément dans cette catégorie. Cela revient à se demander quel bénéfice le visiteur peut tirer de sa confrontation avec ce qui lui est montré : en quoi ces oeuvres l'enrichissent-elles ? en quoi apportent-elles des réponses nouvelles à des questions qui peuvent tout aussi bien ne pas l'être ? en quoi leur observation provoque-t-elle une expérience singulière ? en quoi cette expérience n'est-elle envisageable que par le biais d'artefacts conçus dans dette optique ?
Si ce n'est pour vivre une réelle expérience esthétique, pourquoi faire le détour par un lieu dévolu à l'art ? Pour voir simplement de belles images, il est d'autres lieux (magasin de décoration, salon de l'automobile, que sais-je encore !) et d'autres supports (magazines, panneaux publicitaires, etc.)...

A y bien réfléchir les oeuvres des rues n'attirent le plus souvent le regard du passant et ne l'interpellent "que" dans la mesure où, précisément, elles se trouvent dans la rue et la rendent ainsi plus attractive, plus vivante, plus ludique, plus revendicative, plus familière ou au contraire plus étrangère. Mais le passage sur les cimaises n'implique pas moins une expérience d'un tout autre genre : celui qui se rend dans une salle d'exposition n'attend pas des créations qui y sont exposées qu'elles enjolivent simplement le lieu. Il est à l'affût de nouvelles idées, de nouvelles sensations, de nouveaux sentiments...

Or bien souvent les créations relevant du street-art n'ont pas même cette intention ou même, si l'on préfère, cette prétention. C'est au demeurant tout à fait leur droit, ou plus précisément celui de leurs auteurs. Mais c'est également celui de l'observateur de les considérer, dans ces conditions, comme étant plus à leur place dans la rue (on aura compris qu'il n'y a rien là de péjoratif) que dans une galerie.

Exposition "Street art" à la Tate Modern (Londres, 2008)


Proposition d'esquive

Pour conclure, une question. A l'heure de la victoire sans partage de la société du spectacle, un art désireux de demeurer contre-culturel et donc d'éviter l'écueil de la récupération n'est-il pas contraint à l'invention permanente, à sa redéfinition incessante ? De ce point de vue, le street-art n'a-t-il pas précisément pour vocation, s'il désire rester fidèle à ses origines contestataires, à sortir de la dichotomie galerie / rue et à s'inventer de nouvelles alternatives ?

Ne peut-on pas imaginer des formes de monstrations ou d'expérimentations des oeuvres qui ne soient pas celles imposées par les galeries et qui ne se contentent pas pour autant de s'imposer dans la rue ? Plus fondamentalement encore, doit-on se contenter du préjugé de la partition de l'humanité entre créateurs et observateurs, artistes d'une part et amateurs d'art d'autre part ? Ne peut-on pas penser des lieux, ou même simplement de nouveaux usages pour d'anciens lieux, susceptibles d'accueillir voire de générer pareilles expériences ?

De manière plus ou moins latente, ces questions sont à l'origine même de ce que l'on appelle aujourd'hui le street-art. Des réponses ont déjà été apportées, certaines même plutôt concluantes. D'autres demeurent à découvrir et c'est dans l'hypothèse de ces découvertes à venir que résident les conditions de possibilité d'une contre-culture ne se condamnant pas elle-même à finir ses jours au musée.
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mardi 15 septembre 2009

C215, l'apatride à la double nationalité


Anecdote : la semaine dernière je suis dans le salon d'un ami, attendant qu'il se décide à me servir un apéritif. Devant moi, posé sur la table basse, le dernier numéro de la revue Ulysse (sept-oct 09, n° 134), magazine consacré à "la culture du voyage". Thème de ce numéro : le Maroc. Je prends, je feuillette, l'esprit ailleurs, monopolisé par cet apéro qui tarde à arriver plus que par les pages qui défilent devant mes yeux.

Jusqu'au moment où mon attention s'attarde sur une photo grand format (en haut de la page 67) et sur la légende qui l'accompagne : "Dans le quartier de la Villette, les cinq hectares des abattoirs commencent à accueillir la création marocaine contemporaine".

Ca ne colle pas. Ca ne colle pas parce qu'il est ici question du quartier de la Villette à Casablanca, de création marocaine contemporaine et que je crois reconnaître le stencil en question et son auteur, C215.


Après vérification sur le Flickr de l'artiste (merci Samantha), il apparaît que cette pièce est bel et bien l'oeuvre de C215 et qu'elle a été peinte, parmi d'autres, en avril dernier à Casablanca.

Pochoiriste globe-trotter posant chaque mois de nouveaux stencils à travers le monde, apatride volontaire, C215 se voit ainsi décerner une seconde nationalité qu'il jugera sans doute tout aussi embarrassante que la première !
Quant à la création marocaine contemporaine, il nous faudra trouver d'autres sources pour nous en faire une idée...


Rappel : la première exposition solo de C215 en France se tient à la galerie Pierre Cardin (Paris) depuis hier et jusqu'au 30 septembre.
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vendredi 11 septembre 2009

Où il m'aurait fallu un titre mettant en relation de manière drolatique une cassette audio et un auto-radio...


Je n'ignore pas que je m'adresse sans doute ici en grande partie à des lecteurs pour lesquels le CD est un objet obsolète et le disque vinyle un instrument et non un support de musique, mais je vous prie quand même de bien vouloir faire un effort. L'effort d'imaginer la nostalgie qui se dégage, pour un amateur de musique ayant quitté le lycée il y a bien longtemps déjà, à l'évocation de la cassette audio. La cassette, cet étrange objet que des générations entières de mélomanes ont utilisé pour copier tant bien que mal les 33 tours achetés par des connaissances plus fortunées ("vas-y blaireau, prends une 90 minutes, tu peux enregistrer un skeud par face !")... la cassette, cet antique auxiliaire de la baladodiffusion que l'on pouvait écouter, au choix, en toute intimité via son walkman ou en en faisant profiter toute la rue grâce à un ghetto-blaster grand dévoreur de piles devant l'éternel...


C'est sans aucun doute cette nostalgie face à cet objet culte que cherchait à susciter Superdeux lorsque, en 2002, il dessina le logo du duo électro lillois Auto. Soit un personnage avec une tête de bonne vieille cassette audio des familles. Simple, fun, efficace, comme souvent avec Superdeux. Pour qui traînait ses basketts à cette époque dans les rues de la capitale des Flandres, le bonhomme en question n'était pas inconnu. On le voyait partout, on le reconnaissait, quand bien même on ignorait jusqu'à l'existence du groupe qu'il représentait. En effet, tandis qu'Auto utilisait comme il se doit son logo sur les différents supports qu'il produisait (flyers annonçant des concerts, pochettes de CD et de disques vinyles...), Superdeux lui offrait une seconde vie, presque autonome par rapport à celle du groupe, en l'apposant un peu partout dans la rue comme lors d'expositions sous forme de stickers ou de collages...

En 2006, Superdeux propose un ensemble de collages
dans la salle de concerts La cave aux poètes (Roubaix)...

Superdeux étant une parfaite incarnation des ponts existants entre le domaine de la musique (on se souvient sans doute qu'il est lui-même DJ) et celui des designer toys (sa première série de Stereotypes chez ITrangers date de 2003), il paraissait assez naturel qu'un jour un jouet Auto voit le jour. Initialement prévu pour sortir il y a plusieurs années déjà sous l'égide du géant américain KidRobot, ce sont finalement les frenchies d'Artoyz qui, en 2008 et alors qu'ils s'apprêtaient à produire leurs premiers jouets sous le label Artoyz Originals, décidèrent de s'emparer de ce projet et de lui donner enfin vie.

Auto, version Artoyz

Ou plutôt "lui donner vieS", car à l'instar du chat - lequel, c'est bien connu, dispose de 9 vies pour dilapider vos économies chez le véto -, le jouet Auto ne saurait lui non plus se contenter d'une seule et malheureuse existence. Aussi Artoyz Originals a-t-il prévu de le produire en 4 version différentes : versions Artoyz (100 exemplaires), Regular (700 pièces), Europe (500 pièces) et US (500 pièces).

Chacune des ces versions sera commercialisée accompagnée de sa clef USB (1 Go) en forme de ghetto-blaster. Cela vous paraîtra peut-être assez incongru de mélanger ainsi low- et high-tech mais c'est finalement beaucoup plus logique qu'il n'y paraît puisque, si la cassette Auto est condamnée à rester vierge, la clef USB pourra quant à elle vous servir à stocker chacun des 4 mixes réalisés par des DJ's différents qui accompagneront les sorties des 4 versions du toy et qui seront gratuitement téléchargeables sur le blog d'Artoyz .

Auto, version regular

Auto, version Europe

Auto, version US

La version Artoyz devrait être commercialisée à la fin de ce mois au plus tard, les autres suivront à compter du mois d'octobre prochain.
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mercredi 9 septembre 2009

Rolito plagié : la cas sCOPItone


Le festival Scopitone ouvrira ses portes à Nantes le 16 septembre prochain. Au programme "musiques, images, spectacles, arts numériques". A l'affiche Boys Noize, Vitalic, Who made Who et bien d'autres. Mais le problème - puisque problème il y a - c'est précisément l'affiche du festival, entendue cette fois au sens non figuré d'outil de communication.

Signée par une graphiste et photographe nantaise de 36 ans (informations disponibles sur sa page myspace) se faisant appeler RBKrecords, l'ensemble de la charte graphique de cette 8ème édition du festival en a trompé plus d'un tant elle semble plutôt issue de l'imagination de l'artiste lillois Rolito, aujourd'hui mondialement connu grâce au succès du jeu vidéo "Patapon" (lire notre entretien à ce sujet).

La chose est tellement patente que je pourrais me contenter de cette simple affirmation mais la mauvaise foi étant par définition de mise en ce domaine, il semble préférable de se prêter au jeu de la comparaison.


Il apparaît ainsi clairement que les deux types de personnages utilisés par RBKrecords pour la communication de Scopitone (y compris sur le site internet du festival) ne sont que de pâles copies de différents personnages imaginés par Rolito. Sur chacune de ces images comparatives, l'original (Rolito) est situé à gauche, la copie (RBKrecords) à droite.


En outre, l'idée de l'univers intérieur du personnage apparaissant au travers de sa tête - idée sur laquelle repose notamment le Rolitoboy décliné en jouet par le graphiste lillois -, est elle-même reprise telle quelle par son plagiaire.


Last but not least, RBKrecords est allé jusqu'à utiliser en guise d'icône pour le site de Scopitone un des éléments graphiques propres à la signature de Rolito, à savoir les points de suspensions compris dans un phylactère.


Certains se souviennent peut-être que ce n'est pas la première fois que le Rolitoland se voit ainsi pillé par un graphiste aussi dénué de scrupule que d'inspiration. L'année dernière, Some Cool Stuff avait en effet déjà révélé un tel cas de plagiat sur le site internet Dromadaire (voir leur carte intitulée "Funny Anniversaire", malheureusement toujours en ligne).

L'affaire est peut-être encore plus grave et inadmissible cette fois dans la mesure où c'est un festival notamment axé sur l'image et les arts numériques qui se prête à ce jeu méprisable entre tous.

Comble de l'ironie, le site internet de la manifestation ne manque pas de préciser, dans l'exposé des mentions légales : "La présentation et le contenu de ce site sont intégralement protégés par la réglementation relative à la protection des droits de propriété intellectuelle. Les informations, textes, vidéos, sons, images ou graphiques ne peuvent être utilisés qu'à titre strictement personnel et dans un but non commercial. Toute forme de reproduction, de modification, de transmission, ou de publication de tout ou partie de ces contenus, à quelque fin que ce soit, est interdite sans l'autorisation préalable de l'éditeur."

On aurait aimé que les organisateurs de Scopitone s'appliquent à eux-mêmes les règles qu'ils entendent faire respecter par les autres...


N.B : dans un souci d'équité nous avons contacté RBKrecords afin de la questionner sur cette affaire. A cette heure elle n'a pas jugé utile de répondre à notre mail.
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samedi 5 septembre 2009

Entretien avec Albert Foolmoon (salon Fais-le toi-même, 26 et 27 septembre 2009 à Lille)

En septembre 2007, alors que la première édition du salon Fais-le toi-même s'apprêtait à ouvrir ses portes à Lille, j'avais consacré un billet à ce projet, faisant part de mes réserves à son sujet. Le fait est que je m'étais trompé : le salon, principalement consacré à la petite édition, était de très bonne facture et m'avait donné l'occasion de rencontres et de découvertes très intéressantes. Depuis j'ai également appris à connaître son organisateur, Albert Foolmoon, dessinateur et éditeur de son état, et à apprécier son travail (voir ici ou ). C'est donc cette fois avec impatience que j'attends la deuxième édition du salon Fais-le toi-même (L'Hybride, Lille, les 26 et 27 septembre prochain) et avec un réel plaisir que je vous propose cet entretien avec son organisateur.

Pour commencer Albert, pourrais-tu avoir l'amabilité de te présenter, de présenter Lézard Actif, puis enfin de présenter le salon Fais-Le Toi-Même ?
Cela forme un tout, une suite d’évènements qui fait que, petit à petit, je m’implique dans ce petit monde. Je dessine depuis fort longtemps, mais ce n’est que fin 2004 que je me suis mis à éditer mes livres de dessins sous l’égide de la petite maison d’édition Lézard Actif… que j’ai créée. Ces recueils, 9 graphzines et 3 photozines, sont des expériences graphiques, souvent thématiques, ils me servent à poser à un moment donné ma production et à poursuivre vers d’autres chemins. Ils sont donc tous assez différents les uns des autres. Je les édite à peu d’exemplaires, de 15 à 100, et je les vends très peu cher. Je les ai produits pour la plupart chez moi avec une imprimante haute défiinition, sauf DSC03850 qui a été fait chez un imprimeur à 100 exemplaires.
Les rencontres avec d’autres petits éditeurs graphiques, les salons, ainsi que le site communautaire que j’ai créé – www.DIYzines.com -, m’ont amené à avoir envie de montrer toute cette production dans un cadre qui ne ressemble pas à un salon du livre traditionnel (où on se croit plus dans une église le jour d’un enterrement que dans un endroit foisonnant de créateurs). On pourra donc y discuter à haute voix, en écoutant de la musique et en buvant des bières.

Le salon accueille cette année une tripotée d'éditeurs et de producteurs en tout genre. Je ne vais pas te demander d'en dresser la liste complète, d'autant qu'on la trouve sur le site du salon. Simplement, pourrais-tu en citer quelques uns, chacun particulièrement représentatif de leur domaine, de manière à donner un aperçu général des différents champs abordés ?
Par rapport à l’an dernier, près des 2/3 seront des nouveaux venus. Le salon sera beaucoup plus axé sur la création graphique. Aussi y trouvera-t-on beaucoup de petits éditeurs (des membres de DIYzines pour la plupart), plus de sérigraphes, mais aussi quelques labels. Je ne connais pas tout le monde, mais tous ceux qui ont été sélectionnés me paraissent hautement intéressants et c'est aussi l'intérêt pour moi de ce rendez-vous. Difficile de faire un choix, je vais donc privilégier les copains/copines. Dans les petits éditeurs, ceux qui me touchent le plus sont Kaugummi menée par Bartolomé Sanson qui va nous ramener des nouveautés parmi la trentaine de livres de dessins qu'il a fait paraître, et il s'intéresse de plus en plus à la photo. De grandes tables pour les Parisiens, avec les Modèle Puissance qui viennent avec pas mal d'autres petits éditeurs. Ils font tous un travail vraiment contemporain dans le domaine du dessin et valent le détour.
Pour les sérigraphes, deux « stars » feront le déplacement : Arrache-toi un oeil (Paris) et Brazos Locos (Lyon). Mais ce qui risque de détonner ce sera l'Imprimerie La Nasa (Strasbourg) qui fait un boulot déconstruit, sale et réellement dingue. Le copain de Et pourtant ça avait bien commencé (Lille) et sa multitude de cds gravés à l'arrache de groupes locaux.
On pourra aussi passer au Cagibi où vous pourrez voir et essayer de faire de la sérigraphie.
Et puis les soirées folles... bref allez sur le site vous n'allez pas en revenir !

L'édition 2007 photographiée par A. Foolmoon

Le salon Fais-Le Toi-Même est organisé sans subventions. Ca veut dire que vos demandes ont été refusées, que vous n'avez pas pris le temps de déposer un dossier de 120 pages pour toucher des clopinettes ou que vous refusez de profiter des aides publiques ?
En fait, si je l'ai marqué en gras dans le dossier de presse, c'est que beaucoup de gens pensaient que la réussite de la première édition (1500 visiteurs) était due au fait que j'étais subventionné, or nous n'avons pas eu un centime. Pour dire toute la vérité, j'avais fait des demandes l'an dernier, juste de quoi payer la communication (affiches, flyers...) et une demande de prêts de tables et de chaises auprès de la mairie. Cela m'a demandé du temps : rencontrer des gens, remplir des dossiers en de nombreux exemplaires, justifier chaque dépense. Je n'ai eu soit aucune réponse, soit on m'avait indiqué le mauvais endroit où déposer la demande, ou mieux encore - pour ce qui s'agit des tables et des chaises - on me l'avait accordé, pour ensuite me réclamer au dernier moment de régler une facture de près de 350€ à la mairie ! Mais comme je suis plutôt prévoyant, j'avais prévu un budget très serré (750€ partagés entre tous les participants) qui m'a permis de tout louer moi-même (à moins cher), de payer la com', la bouffe aux participants... enfin presque tout, je n'ai pas pu défrayer les groupes, ou organiser des ateliers DIY comme je le souhaitais, ni faire le guide du DIY souhaité. Pour cette année, je ne me suis pas embarrassé de toute cette perte de temps, on fait tout nous-mêmes et c'est très bien ainsi. Les partenaires dont les logos figurent sur l'affiche et le flyer sont plus des amis qu'autre chose, nous nous soutenons mutuellement. Donc pour financer tout cela (à hauteur de 800€), les exposants payent pour venir au salon (15€ la journée, 25€ les 2 jours, 40€ pour 2 jours en table double pour les collectifs).
Ce n'est donc pas à proprement parler une prise de position anti-subventions, mais plus le fait que cela me facilite la vie de faire sans. Je me sens plus à l'aise par rapport aux exposants. Mais c'est peut-être symptomatique de Lille et de son emprise sur le milieu culturel lillois. A Rennes le Festival Périscopages s'organise avec le soutien de la municipalité, ils m'ont l'air de faire tout ce qu'ils souhaitent. Je tiens aussi à souligner que ce salon n'aurait pas lieu sans l'appui de la fantastique équipe de l'Hybride qui m'a fait confiance et avec qui tout se passe à merveille, un véritable travail d'équipe et d'écoute. Alors bien sûr on pourra me dire que ce lieu est subventionné... mais si peu… 8000€ pour l'année, cela fait 22€ de subventions par jour (voir l'article de la Voix du nord)... Je n'irai pas faire des comparaisons avec d'autres structures ou parler à leur place.

L'édition 2007 photographiée par Jiem

Tu organises ce salon annuel, tu gères une maison d'édition (Lézard Actif), tu animes un site internet (DIYZines), le tout toujours dans l'esprit do-it-yourself. C'est visiblement plus un cheval de bataille qu'un simple hobby, plus une forme de militantisme politique qu'un passe-temps. Quelle est ta conception du do-it-yourself ?
C'est étrange, cela fait trois fois qu'on me pose la question en un mois. Je n'avais pas prêté attention auparavant à ce que ce terme soit devenu un slogan repris par tous et je vais te répondre avec une grande humilité. Je ne connais pas l'histoire du DIY en profondeur (du fait notamment que je n'arrive pas à trouver de livres là-dessus) et à vrai dire le mot D.I.Y. sonne comme un letmotiv, une bannière. Je savais que ce terme « parlait » aux gens comme synonyme d'indépendance et de petite production. Il n'existe pas vraiment de traduction française pour ce que nous nommons le DIY. Je me sens plus proche du terme "small press", plus dans le dessin, l'art que dans des positions politiques auxquels le terme se réfère en premier lieu... les punks, la contestation, la débrouille, les conseils d'autoprod'... Je ne veux pas passer pour un imposteur. Je fais tout cela car tout découle petit à petit : de la fabrication des livres, je suis passé à la recherche d'autres éditeurs par goût de la découverte. La difficulté à trouver les infos sur les sorties des livres de chacun m'a donné l'idée de regrouper toutes ces infos sur un seul site dans un souci de visibilité (site que j'aurai dû appeler "Graphzines", mais comme je suis aussi intéressé par la photo... et "small press" cela n'aurait rien dit à personne).
Le fait d'être invité dans des salons hors normes comme Chaumont ou Beaubeau à Bruxelles m'a donné envie de réunir tous ces gens à Lille. Le nom "Fais-Le Toi-Même" (traduction de DIY) vient du fait que le premier appel à participation était vraiment large car j'avais peur que peu de petits éditeurs ne se déplacent à Lille. Mais étant donné que tout le monde a répondu présent, on a pu cette fois faire une sélection et axer le tout sur le graphisme... je n'allais pas changer le nom.
Le salon est loin de présenter de toutes ces brochures fantastiques que l'on peut trouver au Centre Culturel Libertaire (CCL) de Lille par exemple et que je qualifierais d'ouvrages réellement DIY au bon vieux sens du terme.
Pour moi, le DIY ou Fais-Le Toi-Même recoupe une notion beaucoup plus large qui serait assez proche du terme "indépendant", d'où la présence par exemple de Rouge Gorge qui édite ses livres à 500 exemplaires ou de Jean-Jacques Tachdjian de La Chienne qui utilise une offset perso pour faire ses affiches. Ils font le même travail que quelqu'un qui viendrait avec son zine photocopié et agrafé.

L'édition 2007 photographiée par Doze

Le do-it-yourself nous est aujourd'hui servi à toutes les sauces. L'expression est de nos jours aussi bien associée à une grande marque de chaussures de sport que servie jusqu'à plus soif par les tenants de la "street culture". J'ai pourtant l'impression que la manière dont tu conçois la chose est plus héritières des années 80, des skeuds autoproduits et des fanzines photocopiés que de la récupération actuelle dont elle fait l'objet, laquelle, pour l'essentiel et à mon humble avis, est essentiellement sémantique. Je me trompe ? Quel est ton sentiment sur l'usage actuel de ce mot d'ordre et sur la récupération dont cette philosophie fait aujourd'hui l'objet ?
Cela m'effraye pas mal, je n'ai pas envie qu'on ait l'impression que je surfe sur une vague, vague que je contribue à faire rouler de part mes nombreuses actions dans ce domaine... J'ai découvert toute cette production grâce à l'expo Rouge Gorge qui avait eu lieu à la Maison Folie de Wazemmes en mars 2005 et qui m'a donné envie de me consacrer encore plus à l'édition (deux livres étaient déjà parus à l'époque). Contacter les auteurs, faire des liaisons. C'est ce que j'essaye de faire. Ce qui me plait, ce sont les livres dont leurs auteurs tentent des choses, qu'ils ne pensent pas au fait que ce soit un produit vendable ou dans l'air du temps, et qu'ils le vendent à des prix raisonnables pour que l'argent ne soit pas un frein à l'achat (entre exposants nous échangeons beaucoup). Par contre, la production de sneakers pour bourgeois au prix d'un tiers de mois de smicard ne fait pas partie de ma sphère d'intérêt et j'espère que ceux que ceux qui chérissent ce type d'achat ne foutront pas les pieds au salon. Ah ah, nous accueillons tout le monde, tel est le but de ce salon et je m'y emploie en faisant une grosse communication (10.000 flyers et 500 affiches), mais le style de l'affiche doit faire penser que ce n'est pas spécialement là qu'on achètera le dernier Mickey (quoique je vous engage à acheter le "Nickey Parade" de l'imprimerie la Nasa, c'est assez trash).
Mon but est aussi que les visiteurs se disent « ouais c'est vrai, moi aussi je pourrais m'y mettre ».

L'édition 2007 photographiée par Jiem

Bien qu'éminemment sympathique, si ce n'est que de par sa dimension libertaire, la philosophie du do-it-yourself comporte cependant, à mon sens, une part d’ombre: si elle libère les potentialités créatives et critiques, elle donne également l'impression d'être la porte ouverte à tout et à n'importe quoi. Libérées du carcan de la validation par les paires ou par l’industrie, les productions se multiplient sans pour autant être toujours dignes d'intérêt. Quel est ton point de vue là-dessus ? De manière plus pragmatique, conçois tu ton rôle d'organisateur du salon comme relevant d'une forme d'arbitrage, de validation ou au contraire invites tu n'importe qui à venir proposer ses productions pourvues qu'elles soient « faites maisons » ?
Comment peux-tu savoir qu'untel fait des choses médiocres, comment juger de la qualité du travail de quelqu'un ? Comme je l'écris dans le dossier de presse « volonté de rester libre de ce que nous voulons faire, de qui nous voulons montrer la production, sans se soucier d'aseptiser les créations pour le public familial, car tout est pour tous dans le degré d'acceptation de l'autre». Quelques dessinateurs/trices font des livres où les images sont très brutales, pornographiques, ou du dessin si particulier qu'on peut penser qu'il n'intéressera personne... Je ne suis pas juge des créations des autres, je suis partisan de les faire figurer au salon. Une sélection est opérée pour que la cohésion puisse se faire, c'est même assez pointue. Je réunis des auteurs/auteures dont on ne voit pas partout le travail. Je pourrais remplir la salle trois fois mais je ne vais pas faire venir des auteurs de livres pour enfants ou des personnes qui font des peluches, non que je les dénigre, mais elles ne trouveront pas là leur public. C'est pour cette raison que nous avons un partenariat avec le Marché Beaubeau de Bruxelles qui a lieu une semaine avant et qui peut accueillir toute cette production fait main (j'y serais par ailleurs). Le salon est axé « graphisme », donc on y trouvera beaucoup de petits éditeurs, des sérigraphes mais aussi des labels de musique auto-produite (pas assez à mon goût). Un salon qui réunit une production invisible mais existante. Donner confiance aux créateurs dans leur création, si bizarres et si inhabituelles soient-elles...

L'affiche de l'édition 2007, déjà réalisée par A. Foolmoon

Tu insistes dans le dossier de presse sur le peu d'exemplaires existants des différents supports qui seront disponibles lors du salon. On comprend bien qu'un petit éditeur adepte du DIY ne se lance pas, ne peut pas se lancer, dans l'impression de milliers d'exemplaires. Cependant, je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec la logique commerciale de grands groupes qui eux font de l'édition limitée pour créer le buzz et ainsi accroître leur popularité. Rien de telle qu'une photo d'une queue de 50 mètres devant une boutique vendant telle ou telle "exclusivité" pour se faire une bonne pub. Au bout du compte, le fait d’insister sur la dimension « édition limitée » (voire « pièce unique ») des productions présentes sur le salon, n’est-ce pas faire appel à cette envie assez malsaine d'exclusivité ("je l'ai et ce qui en fait la valeur c'est que toi tu l'auras jamais") qui fait par ailleurs la fortune des compagnies de street wear et autres dealers de hype ?
Ahlala dans quoi essayes-tu de m'embarquer ? Ce sont deux mondes bien distincts dont tu parles. L'un ayant une logique marchande implacable prônant le profit, sur des valeurs sûres et déjà fortement identifiées par les acheteurs (sinon comment ''justifier'' des prix hors de propos), et de l'autre le choix des créateurs/trices de faire peu d'exemplaires pour l'aspect financier dont tu parlais, et en plus de les vendre peu cher pour diffuser leur travail. Je n'imagine pas les acheteurs venir acquérir tel livre ou sérigraphie en pensant que peut-être ils pourront le revendre huit fois son prix sur ebay dans 10 ans. Ce n'est pas le même monde. On parlait de sélection auparavant et justement j'ai refusé des personnes qui faisaient des choses formidables mais à 50€... Je me répète, car je pense que c'est la philosophie des exposants, bien sûr si on vend bien cela permet de rentrer dans ses frais et de pouvoir acheter de quoi en refaire d'autres, mais nous ne sommes pas là pour faire du profit. En plus l'entrée est gratuite, a contrario des autres salons (de BD principalement) où il faut payer pour entrer acheter des livres et faire la queue 3h pour avoir sa dédicace...
J'aime bien penser que ce salon est comme une énorme réunion de potes un peu barrés, et que les gens barrés viennent voir.

Une fois la salon fini, tu vas sans doute te remettre à la production de tes propres travaux. Tu as des projets en cours, des choses sur le point d'aboutir et dont tu pourrais déjà nous toucher un mot ?
J'ai pris beaucoup de retard dans les nouveautés et je pense que rien ne sera sorti pour le salon. Je réfléchis à deux graphzines (livres de dessins), je laisse la photo de côté pour le moment, et puis je dois peut-être aussi repenser la diffusion de mes productions en faisant des sérigraphies, des expos. J'aimerai que mes livres soient encore plus pensés et cohérents. J'aimerai aussi faire des recherches poussées sur l'histoire du graphzine en France, en Europe... Sinon je vais prochainement être publié dans divers ouvrages collectifs de dessins et je poursuis ma collaboration avec le journal La Brique. Comme à mon habitude, je préfère faire les choses collectivement, cela a plus de force, d'impact et d'intérêt... Avec quelques membres nous sommes en train de monter une exposition itinérante de 100 à 200 zines qui irait à Vannes, Angers, Lyon, Chaumont, Lille... peut-être Manchester, le tout réalisé sans moyens.
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jeudi 3 septembre 2009

Maupassant / Sn. X


"Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R…, avait réuni, un soir, quelques camarades de collège ; nous buvions du punch et nous fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps à autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions de jeunes gens. Tout à coup la porte s’ouvre toute grande et un de mes bons amis d’enfance entre comme un ouragan. « Devinez d’où je viens, s’écria-t-il aussitôt.
— Je parie pour Mabille, répond l’un, — non, tu es trop gai, tu viens d’emprunter de l’argent, d’enterrer ton oncle, ou de mettre ta montre chez ma tante, reprend un autre. — Tu viens de te griser, riposte un troisième, et comme tu as senti le punch chez Louis, tu es monté pour recommencer. — Vous n’y êtes point, je viens de P… en Normandie, où j’ai été passer huit jours et d’où je rapporte un grand criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous présenter. » À ces mots, il tira de sa poche une main d’écorché ; cette main était affreuse, noire, sèche, très longue et comme crispée, les muscles, d’une force extraordinaire, étaient retenus à l’intérieur et à l’extérieur par une lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes, étroits, étaient restés au bout des doigts ; tout cela sentait le scélérat d’une lieue. « Figurez-vous, dit mon ami, qu’on vendait l’autre jour les défroques d’un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée ; il allait au sabbat tous les samedis sur un manche à balai, pratiquait la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine. Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour cette main, qui, disait-il, était celle d’un célèbre criminel supplicié en 1736, pour avoir jeté, la tête la première, dans un puits sa femme légitime, ce quoi faisant je trouve qu’il n’avait pas tort, puis pendu au clocher de l’église le curé qui l’avait marié. Après ce double exploit, il était allé courir le monde et dans sa carrière aussi courte que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une vingtaine de moines dans leur couvent et fait un sérail d’un monastère de religieuses. — Mais que vas-tu faire de cette horreur ? nous écriâmes-nous. — Eh parbleu, j’en ferai mon bouton de sonnette pour effrayer mes créanciers. — Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais très flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la viande indienne conservée par le procédé nouveau, je te conseille d’en faire du bouillon. — Ne raillez pas, messieurs, reprit avec le plus grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois quarts gris, et toi, Pierre, si j’ai un conseil à te donner, fais enterrer chrétiennement ce débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le redemander ; et puis, elle a peut-être pris de mauvaises habitudes cette main, car tu sais le proverbe : “Qui a tué tuera.” — Et qui a bu boira », reprit l’amphitryon. Là-dessus il versa à l’étudiant un grand verre de punch, l’autre l’avala d’un seul trait et tomba ivre-mort sous la table. Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant son verre et saluant la main : « Je bois, dit-il, à la prochaine visite de ton maître », puis on parla d’autre chose et chacun rentra chez soi.


Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j’entrai chez lui, il était environ deux heures, je le trouvai lisant et fumant. « Eh bien, comment vas-tu ? lui dis-je. — Très bien, me répondit-il. — Et ta main ? — Ma main, tu as dû la voir à ma sonnette où je l’ai mise hier soir en rentrant, mais à ce propos figure-toi qu’un imbécile quelconque, sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner à ma porte vers minuit ; j’ai demandé qui était là, mais comme personne ne me répondait, je me suis recouché et rendormi. »

En ce moment, on sonna, c’était le propriétaire, personnage grossier et fort impertinent. Il entra sans saluer. « Monsieur, dit-il à mon ami, je vous prie d’enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue à votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner congé. — Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravité, vous insultez une main qui ne le mérite pas, sachez qu’elle a appartenu à un homme fort bien élevé. » Le propriétaire tourna les talons et sortit comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et l’attacha à la sonnette pendue dans son alcôve. « Cela vaut mieux, dit-il, cette main, comme le “Frère, il faut mourir” des Trappistes, me donnera des pensées sérieuses tous les soirs en m’endormant. » Au bout d’une heure je le quittai et je rentrai à mon domicile.


Je dormis mal la nuit suivante, j’étais agité, nerveux ; plusieurs fois je me réveillai en sursaut, un moment même je me figurai qu’un homme s’était introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes armoires et sous mon lit ; enfin, vers six heures du matin, comme je commençais à m’assoupir, un coup violent frappé à ma porte, me fit sauter du lit ; c’était le domestique de mon ami, à peine vêtu, pâle et tremblant. « Ah monsieur ! s’écria-t-il en sanglotant, mon pauvre maître qu’on a assassiné. » Je m’habillai à la hâte et je courus chez Pierre. La maison était pleine de monde, on discutait, on s’agitait, c’était un mouvement incessant, chacun pérorait, racontait et commentait l’événement de toutes les façons. Je parvins à grand-peine jusqu’à la chambre, la porte était gardée, je me nommai, on me laissa entrer. Quatre agents de la police étaient debout au milieu, un carnet à la main, ils examinaient, se parlait bas de temps en temps et écrivaient ; deux docteurs causaient près du lit sur lequel Pierre était étendu sans connaissance. Il n’était pas mort, mais il avait un aspect effrayant. Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et inconnue, ses doigts étaient crispés, son corps, à partir du menton, était recouvert d’un drap que je soulevai. Il portait au cou les marques de cinq doigts qui s’étaient profondément enfoncés dans la chair, quelques gouttes de sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main d’écorché n’y était plus. Les médecins l’avaient sans doute enlevée pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne m’informai point de ce qu’elle était devenue.


Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit du crime avec tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce qu’on y lisait :
« Un attentat horrible a été commis hier sur la personne d’un jeune homme, M. Pierre B…, étudiant en droit, qui appartient à une des meilleures familles de Normandie. Ce jeune homme était rentré chez lui vers dix heures du soir, il renvoya son domestique, le sieur Bouvin, en lui disant qu’il était fatigué et qu’il allait se mettre au lit. Vers minuit, cet homme fut réveillé tout à coup par la sonnette de son maître qu’on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une lumière et attendit ; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec une telle force que le domestique, éperdu de terreur, se précipita hors de sa chambre et alla réveiller le concierge, ce dernier courut avertir la police et, au bout d’un quart d’heure environ, deux agents enfonçaient la porte. Un spectacle horrible s’offrit à leurs yeux, les meubles étaient renversés, tout annonçait qu’une lutte terrible avait eu lieu entre la victime et le malfaiteur. Au milieu de la chambre, sur le dos, les membres raides, la face livide et les yeux effroyablement dilatés, le jeune Pierre B… gisait sans mouvement ; il portait au cou les empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur Bourdeau, appelé immédiatement, dit que l’agresseur devait être doué d’une force prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse, car les doigts qui ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle s’étaient presque rejoints à travers les chairs. Rien ne peut faire soupçonner le mobile du crime, ni quel peut en être l’auteur. La justice informe. »

On lisait le lendemain dans le même journal :
« M. Pierre B…, la victime de l’effroyable attentat que nous racontions hier, a repris connaissance après deux heures de soins assidus donnés par M. le docteur Bourdeau. Sa vie n’est pas en danger, mais on craint fortement pour sa raison ; on n’a aucune trace du coupable. »
En effet, mon pauvre ami était fou ; pendant sept mois j’allai le voir tous les jours à l’hospice où nous l’avions placé, mais il ne recouvra pas une lueur de raison. Dans son délire, il lui échappait des paroles étranges et, comme tous les fous, il avait une idée fixe, il se croyait toujours poursuivi par un spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hâte en me disant qu’il allait plus mal, je le trouvai à l’agonie. Pendant deux heures, il resta fort calme, puis tout à coup, se dressant sur son lit malgré nos efforts, il s’écria en agitant les bras et comme en proie à une épouvantable terreur : « Prends-la ! prends-la ! Il m’étrangle, au secours, au secours ! » Il fit deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il tomba mort, la face contre terre.


Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps au petit village de P… en Normandie, où ses parents étaient enterrés. C’est de ce même village qu’il venait, le soir où il nous avait trouvés buvant du punch chez Louis R… et où il nous avait présenté sa main d’écorché. Son corps fut enfermé dans un cercueil de plomb, et quatre jours après, je me promenais tristement avec le vieux curé qui lui avait donné ses premières leçons, dans le petit cimetière où l’on creusait sa tombe. Il faisait un temps magnifique, le ciel tout bleu ruisselait de lumière, les oiseaux chantaient dans les ronces du talus, où bien des fois, enfants tous deux, nous étions venus manger des mûres. Il me semblait encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par le petit trou que je connaissais bien, là-bas, tout au bout du terrain où l’on enterre les pauvres, puis nous revenions à la maison, les joues et les lèvres noires de jus des fruits que nous avions mangés ; et je regardai les ronces, elles étaient couvertes de mûres ; machinalement j’en pris une, et je la portai à ma bouche ; le curé avait ouvert son bréviaire et marmottait tout bas ses orémus, et j’entendais au bout de l’allée la bêche des fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout à coup, ils nous appelèrent, le curé ferma son livre et nous allâmes voir ce qu’ils nous voulaient. Ils avaient trouvé un cercueil. D’un coup de pioche, ils firent sauter le couvercle et nous aperçûmes un squelette démesurément long, couché sur le dos, qui, de son oeil creux, semblait encore nous regarder et nous défier ; j’éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi j’eus presque peur. « Tiens ! s’écria un des hommes, regardez donc, le gredin a un poignet coupé, voilà sa main. » Et il ramassa à côté du corps une grande main desséchée qu’il nous présenta. « Dis donc, fit l’autre en riant, on dirait qu’il te regarde et qu’il va te sauter à la gorge pour que tu lui rendes sa main. — Allons mes amis, dit le curé, laissez les morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons autre part la tombe de ce pauvre monsieur Pierre. »

Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris après avoir laissé cinquante francs au vieux curé pour dire des messes pour le repos de l’âme de celui dont nous avions ainsi troublé la sépulture."


Words : Maupassant, "La main d'écorché" in L'Almanach lorrain de Pont-à-Mousson, 1875.
Pics : Senor X

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