Le 19 février dernier avait lieu à la Sorbonne une journée d'étude consacrée au street-art avec la participation de Magda Danysz (galiériste), Emmanuel de Brantes (galiériste), Miss Tic (artiste), Jean Faucheur (artiste et président de l'association LE M.U.R.) et Christophe Genin (maître de conférence en philosophie et auteur de "Miss Tic : femme de l'être").
Organisées par des étudiants en master des métiers des arts et de la culture (Marion Mélo, Matthieu Meyer, Jêrome Meudic et Anne-Lise Maillet) réunis au sein de l'association Shake Yourself, ces rencontres avaient pour objectif de se pencher sur la question de l'exposition du street-art en galerie et de tenter de déterminer quelles évolutions artistiques, comme éthiques et politiques, cette intrusion nouvelle dans le white cube était à même de provoquer. Nous avons donc demandé aux membres de Shake Yourself de faire le point avec nous sur les conclusions auxquelles les différents participants étaient parvenu.
L'ensemble des organisateurs de ce colloque sont étudiants en master Arts et Culture à la Sorbonne. Ce sont de simples affinités électives qui vous ont conduites à vous lancer dans l'organisation d'un colloque sur le street art ou cette thématique appartient de fait à l'ensemble des connaissances que l'université vous invite à faire vôtres ?
L'université n'enseigne pas le street art comme une expression graphique, en tant que tel. En histoire de l'art, il est abordé via les affichistes comme Jacques Villeglé ou Ernest Pignon Ernest. De manière générale, on étudie les fondamentaux de l'émergence du Street Art : Brassaï et ses photographies des inscriptions de la ville, Haring et Basquiat dans les rues de New-York. La plupart du temps le panorama de l'histoire de l'art contemporain s'arrête aux années 60, le reste de l'art créé depuis les années 60 est ensuite abordé via des prismes singuliers comme la dimension contextuelle ou le caractère performatif. Nous nous sommes constitués en collectif, car nous avions tous une passion commune et l'envie de nous engager activement et collectivement pour la diffusion des cultures urbaines. Cette conférence est venue marquée le début de notre collaboration. Le format était prédéfini : nous avions à réaliser une conférence-table ronde dans le cadre de notre formation, la thématique également : Art et Utopie. En revanche, nous avions le choix total et indépendant du sujet et de son traitement, des invités et de la réalisation.
A votre sens, en tant qu'amateurs de street art et étudiants, quel peut être l'apport d'une connaissance universitaire pour cette culture ?
L'apport d'une connaissance universitaire pourrait d'une part légitimer cet art en tant qu'expression graphique à part entière. Dans le sens où aujourd'hui pour le grand public le street art se résume au tag et est largement assimilé au vandalisme, d'une part à cause d'un système pénal répressif et d'autre part par son unique restriction au vandalisme du bien collectif. Nous voulions questionner les rapports entre le street art et l'institution artistique. Sortir du schéma réducteur d'une récupération du street art par l'institution dans le but unique d'une vente symbolique et effective sur l'autel du marketing, du design et du produit consommable. Sortir du schéma binaire et erroné : du graffeur indépendant et fidèle au caractère contextuel de sa pratique, opposé au graffeur qui mène une carrière artistique et réalise une production protéiforme.
En même temps, le street art n’a aucunement besoin de la reconnaissance de l’université pour exister et évoluer. Nous nous sommes d’ailleurs retrouvé à devoir justifier l’existence de notre conférence auprès de certains acteurs, qui voyaient d’un mauvais œil la présence du street art à la Sorbonne. Il est en effet délicat « d’intellectualiser » le mouvement. Le terme en lui même peut poser problème. En effet qu’apelle t-on street art ? Si l’on prend en compte toutes les facettes de ce mouvement on parle en réalité à la fois de writting, de graffiti, de design, de streetwear…
Le colloque que vous avez organisé le 26 février dernier à la Sorbonne réunissait deux galiéristes, deux artistes et un philosophe autour de la problématique du street art hors la rue et des questions que celle-ci ne manque pas de soulever. Pourquoi avoir choisi cette problématique ?
Nous avons choisi cette problématique car nous avons constaté que le schéma binaire que nous venons d'évoquer est largement répandu. Concernant le street art mais aussi, de façon plus large, sur l'Art. En posant la question centrale de « l’indépendance » nous posions aussi la question centrale de la « récupération ».
De plus, dans l'actualité artistique de l'année 2009, le street art est en pleine effervescence. Le Grand Palais expose la collection Gazillia, la Fondation Cartier prépare une rétrospective pour juillet. Il nous est apparu judicieux et nécessaire de questionner cette effervescence, qui n'est pas nouvelle au demeurant.
Les actes de cette rencontre ne seront malheureusement pas rendus publics. Aussi, je vais vous demander de bien vouloir vous prêter à l'exercice de la synthèse et de partager avec les lecteurs de Some Cool Stuff les réponses qui ont été données par les différents intervenants présents aux questions mises en exergue sur le document de présentation de cette journée d'étude. Première questions donc : observons-nous aujourd'hui une scission du street art en deux formes de production, une "in situ" et l'autre "mobile" ?
Pour les artistes, mener une carrière artistique à part entière et produire une expression artistique fixée sur différents supports ne posent aucun problème. Les acteurs de l'art contemporains (galeristes, commissaires, associations...) n'ont aucun problème à vendre ou présenter un graffiti sur toile, comme d'intervenir, commander, financer la production d'une œuvre in-situ. En revanche pour certains spectateurs un sac à main designer par Miss Tic et une œuvre in-situ de Miss Tic n'auront pas la même valeur artistique. Cependant, pour ces mêmes spectateurs, la commande publique d'une œuvre in-situ, réalisée par l'artiste dans un lieu urbain circonscrit et destiné à cet effet et une oeuvre in-situ apposée par le seul choix de l'artiste dans l'espace urbain, ne pose pas le même cas de conscience. Or la vraie portée de l'intervention de l'artiste dans un contexte normé est une véritable question : l'espace public est de plus en plus investi pas le privé, c'est à dire la publicité, et les politiques culturelles investissent les arts de la rue parfois comme un outil de communication. Dans ce contexte, la pratique de l'artiste est largement questionnée et peut être remise en cause. Dès lors, la forme donnée au support d'une expression artistique est-elle plus importante que le contexte dans laquelle elle est produite, présentée, ou utilisée ? Une question ouverte, que notre conférence à soulever.
L'institutionnalisation est-elle synonyme d'un appauvrissement de l'engagement politique des productions ? A ce sujet, je me permets d'ajouter une question qui vous est directement adressée à celle que vous aviez choisi de poser à vos invités : l'exposition de travaux en galerie ou en tout autre lieu qui ne soit pas la rue est-elle nécessairement synonyme d'institutionnalisation du street art ? Est-ce que vendre ses travaux c'est nécessairement les institutionnaliser au sens propre du terme ? Est-ce que les galeries sont une forme d'institution ?
Tour d'abord, revenons sur le terme institutionnalisation : nous l'utilisons pour décrire le caractère légitimant du white cube. Le white cube, c'est la galerie et le musée. Ces deux espaces d'exposition fonctionnent comme un outil qui permet de légitimer une pratique. George Dickie dans son essai Définir l'art* explique bien ce processus et plus récemment Brian O' Doherty dans White Cube, L'espace de la galerie et son idéologie**. En ce sens, les galeries sont une forme d'institution car elle soutiennent ou non, présentent ou pas, un artefact qui prend la dénomination d'art grâce à toute la machinerie de légitimation qui participe de sa présentation.
Ensuite, il est aisé de se rendre compte que lorsque le street art pénètre en galerie, son format, son support, son contexte et parfois son propos ne sont plus les mêmes que dans l'espace public. D'où notre question : ce passage en galerie est-il nécessairement synonyme d'appauvrissement, voire de perte ? Nos intervenants ont répondu, en partie, à cette question. Pour eux, cela n'est pas synonyme d'appauvrissement, ils distinguent plusieurs formes de production d'un même message plastique, plus ou moins réussis. Nous voulions aller plus loin, savoir si ce risque qui guette tout créateur n'est pas l'expression d'un système à sens unique : et si c'était au white-cube de s'adapter au street art ? De trouver de nouveaux formats d'exposition qui respecteraient le caractère in-situ du street art ? A l'instar du M.U.R. comme nous l'a confirmé Tom Tom.
Toujours concernant cette question sensible de l'institutionnalisation, celle-ci fait-elle perdre son authenticité au graffiti ou engendre-t-elle une hybridation porteuse de nouveaux propos, d'innovations dans la pratique ?
Miss Tic a très largement répondu à cette question : passer du mur au design d'objet ne change en rien son art. Son art est une expression, le support n'en détermine pas la valeur.
L'impact n'est pas le même car le contexte n'est pas le même. Art et mode se sont toujours interpénétrés, ils sont deux pendants d'une création artistique. Le graffiti est né dans un esprit contestataire, d’affirmation d’identité, d’appropriation de l’espace urbain et cela n’est pas présent sur une toile. Ainsi que les notions de risque et de défis, fondamentaux dans la pratique du street art.
Pour nos invités il est évident qu’il faut accepter cette institutionnalisation comme une évolution, et non pas comme une fin en soi. La preuve en est que les œuvres dans la rue n’ont pas cessées d’exister dès lors que le graffiti est entré en galerie.
Existe-t-il d'autres modes d'expositions du street art que celui du mur et de la galerie ?
Il existe d'autres modes d'exposition que celui du mur de l'espace urbain et de celui de la galerie : le white-cube. L'association Le M.U.R, à Paris propose régulièrement à des street artists d'intervenir dans la ville, sous le format d'un panneau publicitaire implanté au croisement de la rue Oberkampf et Saint-Maur dans le 11ème arrondissement. C'est une réappropriation de l'espace public par l'expression plastique. La dimension contextuelle*** est essentielle puisque le panneau publicitaire est détourné de son usage, qu'il reste implanté dans l'espace public et libre d'accès.
Dans cette même dimension contextuelle de l'espace public, rappelons quelques festivals organisés en France : Kosmopolite à Bagnolet, le festival Hip Hop and co à Poitiers et beaucoup d'autres...
Pour finir, j'ai cru comprendre que vous ne comptiez pas vous arrêter en si bon chemin et que d'autres initiatives sont à venir. Vous pouvez nous en dire plus à ce sujet ?
Notre collectif Shake Yourself organise avec Gérard Noirot le 25 mai prochain, la première Nuit du Street Art, sous l'égide de la Foire Saint-Germain, place Saint-Sulpice, sur entrée libre.
De 14h à minuit, un salon regroupera tous les représentants de la culture urbaine (artistes, éditeurs, galeristes, associations et collectifs, médias spécialisés...). Une programmation musicale et art visuel proposera aux visiteurs la découverte ou l'approfondissement du mouvement. Dans cette idée de très large diffusion, nous organisons aussi une deuxième conférence pour présenter le street art.
S'inscrivant dans l'espace public, la première Nuit du street art présentera : plusieurs espaces d'expression sur lesquels des artistes invités réaliseront in-situ leurs œuvres graphiques ; un parcours de graffiti sonore ; du body writting ; du light painting dès la nuit tombée ; des performances graphiques et des interventions urbaines durant toute la journée (jams, collages, pochoirs, interventions plastiques, détournements graphiques...) ; une programmation musicale. En parallèle de cette programmation tous les exposants du salon vous présenteront les œuvres de plus de 50 artistes ; le travail de soutien, de valorisation, de production réalisé par les collectifs et les associations ; les dernières parutions et le travail de fond réalisé depuis plusieurs années par les éditeurs, certains accompagnés des artistes qui seront présent toute la journée ; de jeunes artistes et des plus confirmés, défendus par des galeries spécialisées ; l'information en continue diffusée par les revues spécialisées, les radios et les plateformes web, tout au long de la manifestation.
La première Nuit du Street Art sera également l'occasion d'une découverte, la plus large possible, via une table-ronde. Nos invités sont des acteurs de longue date du Street Art, ils retraceront pour vous, un panorama historique et artistique du phénomène culturel.
Notes
*George Dickie, Définir l'art, in Esthétique et Poétique, Paris, ed. Seuil, Points, 1992.
** Brian O'Doherty, White Cube, L'espace de la galerie et son idéologie, Paris, ed. Jrp Ringier, 2009.
*** dimension contextuelle, en référence à Paul Ardenne, Un art contextuel, Paris, ed Champs Flammarion, 2004.