
On a sans doute un peu oublié, par chez nous (j'entends par là, dans les pays riches et à peu près démocratiques), que le graffiti pouvait avoir une fonction politique. Mis à part quelques slogans vengeurs mal tracés à la bombe sur les murs des usines qui ferment (on se gardera bien, cela va sans dire, de leur tenir rigueur de cette pauvreté formelle), tout ce qui relève de près ou de loin aujourd'hui de la pratique du graffiti s'inscrit d'emblée dans une démarche avant tout esthétique.
Si en mai 68, étudiants des Beaux Arts et ouvriers collaboraient pour produire affiches et pochoirs anti-CRS, anti-De Gaulle ou anti-ORTF, la chose semble aujourd'hui bien révolue...
Si en mai 68, étudiants des Beaux Arts et ouvriers collaboraient pour produire affiches et pochoirs anti-CRS, anti-De Gaulle ou anti-ORTF, la chose semble aujourd'hui bien révolue...
J'entends déjà les critiques : il faudrait être aveugle pour ne pas voir aujourd'hui encore, sur les murs de Paris ou de toute autre capitale bourgeoise, des graffitis prenant fait et cause contre la misère, pour la libération du Tibet, contre la guerre, etc. Ce serait en plus totalement méconnaître les conditions sociales de la création de rue que d'ignorer que le plus souvent le geste du graffeur est conditionné par sa volonté soit d'affirmer sa place dans une société dont il se sent exclu, soit de se réapproprier la ville du simple fait de ce geste. J'entends tout cela mais là n'est pas la question.
Il y a en effet un monde entre, d'une part, le fait d'attirer l'attention du passant sur telle ou telle noble cause ou encore sur sa volonté de se voir reconnaître le droit d'exister dans une société où l'on ne se sent précisément être qu'à la condition où l'on est reconnu et, d'autre part, la création artistique répondant à une urgence politique.

C'est en tout cas le constat qui apparaît à la lecture du livre de Louis E. V. Nevaer et Elaine Sendyk, "Protest graffiti Mexico : Oaxaca", édité en février dernier par Mark Batty Publisher.
D'abord un rapide rappel des faits : en 2006, cela fait deux ans que Ulises Ruiz Ortiz gouverne l'Etat d'Oaxaca (Mexique). Son bilan n'est pas maigre : élections truquées, corruption généralisée, prisonniers et "disparitions" politiques... Ce qui met alors le feu aux poudres c'est une manifestation de "maestros" (les enseignants) s'opposant à la réforme de l'éducation en cours et revendiquant des conditions de travail décentes pour eux et surtout des conditions d'apprentissage correctes pour leurs élèves. Ulises Ruiz Ortiz réprime cette manifestation dans le sang et organise l'occupation militaire de l'Etat par la PFP (Police Fédérale Préventive). La population, emmenée par l'APPO (Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca, rassemblant syndicats, communautés indigènes, etc.) demande alors sa démission. S'en suivent plusieurs mois d'affrontements.
D'abord un rapide rappel des faits : en 2006, cela fait deux ans que Ulises Ruiz Ortiz gouverne l'Etat d'Oaxaca (Mexique). Son bilan n'est pas maigre : élections truquées, corruption généralisée, prisonniers et "disparitions" politiques... Ce qui met alors le feu aux poudres c'est une manifestation de "maestros" (les enseignants) s'opposant à la réforme de l'éducation en cours et revendiquant des conditions de travail décentes pour eux et surtout des conditions d'apprentissage correctes pour leurs élèves. Ulises Ruiz Ortiz réprime cette manifestation dans le sang et organise l'occupation militaire de l'Etat par la PFP (Police Fédérale Préventive). La population, emmenée par l'APPO (Assemblée populaire des peuples d'Oaxaca, rassemblant syndicats, communautés indigènes, etc.) demande alors sa démission. S'en suivent plusieurs mois d'affrontements.

Caméra à l'épaule, Elaine Sendyk (décédée depuis), assiste aux événements. Entre autres choses elle observe la multiplication des graffitis, le plus souvent réalisés par les enseignants eux-mêmes (ou plutôt elles-mêmes, la profession étant particulièrement féminisée dans cette région du monde), lesquels témoignent des revendications et aspirations du peuple, de ses espoirs comme de sa révolte mais aussi de sa créativité. Durant l'été 2007, elle décide de prendre en photo ces fresques murales et autres affiches : ce sont ces clichés, présentés par Louis E. V. Nevaer et accompagnés d'entretiens avec différents acteurs du mouvement de révolte, qui sont aujourd'hui réunis dans "Protest graffiti Mexico : Oaxaca".
Où l'on comprend que l'urgence de l'action politique ne rime pas nécessairement avec l'abandon des préoccupations esthétiques. Pour qu'un message soit entendu, mieux vaut qu'il soit distinctement énoncé et pour qu'il soit vu et compris, l'utilisation de l'image est un atout qu'on ne saurait délaisser. C'est là une vieille recette de la propagande politique d'antan que les habitants d'Oaxaca n'ont pas oubliée et qu'ils ont su adapter à leurs préoccupations politiques propres comme à l'univers esthétique qui est le leur.
Où l'on comprend que l'urgence de l'action politique ne rime pas nécessairement avec l'abandon des préoccupations esthétiques. Pour qu'un message soit entendu, mieux vaut qu'il soit distinctement énoncé et pour qu'il soit vu et compris, l'utilisation de l'image est un atout qu'on ne saurait délaisser. C'est là une vieille recette de la propagande politique d'antan que les habitants d'Oaxaca n'ont pas oubliée et qu'ils ont su adapter à leurs préoccupations politiques propres comme à l'univers esthétique qui est le leur.

Ainsi, si les techniques retenues par la population nous sont familières - principalement l'affiche photocopiée et le pochoir, tous deux adoptées pour leur reproductibilité aisée - le contenu et l'apparence de ce qui est exposé sur les murs d'Oaxaca se distinguent nettement de ce que l'on observe sur les façades et autres rames de métro dans nos contrées.
Ici la caricature a la part belle et les hommes politiques locaux sont d'autant plus reconnaissables qu'ils prennent les atours d'animaux ou qu'ils se retrouvent dans des postures hautement significatives (quand ils lèvent le bras au ciel ce n'est pas pour dire bonjour...). La symbolique n'est pas en reste : les codes esthétiques de la religion telle qu'elle est pratiquée avec ferveur dans cette région du monde se confrontent aux croix gammées, aux fils de fer barbelé et autres étoiles rouges. Pour revendicatrices qu'elles soient, les fresques et les affiches d'Oaxaca ne sont pourtant pas dénuées d'une certaine dimension poétique. Malgré l'urgence de la situation politique qu'il s'agit de dénoncer et de faire évoluer, certaines créations invitent même à une forme de rêverie, de mise à distance de la réalité à laquelle il s'agit pourtant bel et bien de se confronter.
"Protest graffiti Mexico : Oaxaca" a ainsi le mérite de proposer un état des lieux passionnant sur une esthétique populaire et combative. C'est là une occasion à ne pas manquer de (re)découvrir avec plaisir la richesse d'un médium artistique dont la possible utilité politique n'est plus à démontrer mais toujours utile à rappeler.
Ici la caricature a la part belle et les hommes politiques locaux sont d'autant plus reconnaissables qu'ils prennent les atours d'animaux ou qu'ils se retrouvent dans des postures hautement significatives (quand ils lèvent le bras au ciel ce n'est pas pour dire bonjour...). La symbolique n'est pas en reste : les codes esthétiques de la religion telle qu'elle est pratiquée avec ferveur dans cette région du monde se confrontent aux croix gammées, aux fils de fer barbelé et autres étoiles rouges. Pour revendicatrices qu'elles soient, les fresques et les affiches d'Oaxaca ne sont pourtant pas dénuées d'une certaine dimension poétique. Malgré l'urgence de la situation politique qu'il s'agit de dénoncer et de faire évoluer, certaines créations invitent même à une forme de rêverie, de mise à distance de la réalité à laquelle il s'agit pourtant bel et bien de se confronter.
"Protest graffiti Mexico : Oaxaca" a ainsi le mérite de proposer un état des lieux passionnant sur une esthétique populaire et combative. C'est là une occasion à ne pas manquer de (re)découvrir avec plaisir la richesse d'un médium artistique dont la possible utilité politique n'est plus à démontrer mais toujours utile à rappeler.

I love that book too ! The greatest street art I've ever seen !
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