jeudi 3 novembre 2011

Valérie Vaubourg - Le plastique c’est sémiotique


Les Presses universitaires de Valenciennes viennent d'éditer, à l'occasion d'une exposition de Valérie Vaubourg à la bibliothèque universitaire du Mont-Houy, un catalogue réunissant ses travaux personnels proposés à cette occasion. Puisqu'il m'a été offert d'en rédiger la préface, j'en profite pour la copier-coller ici-même en guise de modeste mise à jour.

Lorsqu'une chose n'est pas évidente au premier abord, on a coutume de dire qu'elle ne saute pas aux yeux. Cette locution familière s'adapte au travail de Valérie Vaubourg dans ce sens figuré aussi bien que dans sa signification première. Se confronter à l’univers de la plasticienne c'est dans un premier temps avoir l'impression de traverser le moment de l'expérience artistique réputée significative sans même s'en apercevoir. C'est ne pas voir ce qui est soumis à notre regard et se montrer dupe de la stratégie mise en place par l'artiste. Et c'est très bien ainsi.

L'on croit d'abord ne voir que des images, des images que nous pensons spontanément connaître dans la mesure où nous les reconnaissons. De ces images que chacun d'entre nous a déjà vu des dizaines de fois et qui font sens pour ainsi dire naturellement. Ici, une tapisserie au décor champêtre : nous sommes dans un salon, confortablement installé, prêt à tendre la main pour saisir une tasse de thé. Là, un crâne d'animal immaculé : visite d'un musée d'histoire naturelle, poussières saisies dans un rayon de soleil et reflets dansants dans les bocaux de formol. Là encore, un motif camouflage évoquant tout aussi sûrement les multiples conflits armés qui bercent notre existence cathodique depuis notre naissance que le monde de la mode et sa capacité à tout recycler. Ici enfin un néon publicitaire : indubitablement on tente une fois de plus de nous vendre quelque chose... Le flux est continu et nous y sommes soumis en permanence. Des images, des automatismes, des significations... Sachant s'imposer dans leur apparente vacuité, de telles images ne nous demandent rien. De même qu'elles ne semblent pas nécessiter l'intervention de l'artiste pour exister, elles laissent le spectateur dans une posture on ne peut plus passive. Prêt à tout avaler.


La stratégie de Valérie Vaubourg repose précisément sur ce premier abord, sur cette manière qu'a l'observateur contemporain de ne plus voir ce qui se montre à lui, de ne plus même être tenté de regarder, persuadé qu'il est de déjà savoir de quoi il s'agit ou, pour le moins, de l'avoir déjà vu. Mais il ferait bien ici de regarder le doigt plutôt que la lune. L'artiste l'y invite. Bientôt un infime détail entr'aperçu attire en effet l'attention. On s'approche et l'on constate soudain que la blancheur immaculée de ce crâne de lapin (Omnia vanitas) n'est pas celle de l'os dénudé mais celle de la dentelle finement sculptée. Que le motif se répétant à l'infini sur cette étonnante toile de Jouy (La vie en rose), lequel reproduit sous la forme d'une frise tout aussi faussement décorative qu'assurément morbide une série de scènes de violences policières, n'est pas de ceux dont, enfant, nous nous amusions à déterminer la séquence. Que ce camouflage (Pour vivre heureux, restons cachés) n'est pas conçu pour dissimuler des forces armées mais créé à partir de l'image de soldats tombés au combat...

Feignant d'oublier que les images qu'elle utilise (photographies de presse, motifs décoratifs, pattern Marimeko, etc.) sont toutes re-dessinées par ses soins ou encore que certaines de ses installations nécessitent un véritable travail d'orfèvre (ses vanités sont réalisées en dentelle collée et rigidifiée par procédé chimique, ses enseignes lumineuses sont des entrelacs délicats de lampes LED, ses papiers troués font appel au savoir-faire du tatoueur...), Valérie Vaubourg aime à définir son travail comme simple association de représentations préexistantes, d'images communes. Quelles que soient ses modalités matérielles (sérigraphie, pochoir, sculpture, etc.), le dispositif mis en place a en effet toujours pour vocation de révéler la nature de l'existant en confrontant entre eux différents registres du réel.


De nos jours le "camo" est un motif connu de tous. Tout comme les silhouettes de soldats morts qui peuplent les photographies de presse. L'association des deux en une seule image (Pour vitre heureux, restons cachés), même s'ils appartiennent de fait à un univers commun, questionne cependant l'un comme l'autre. De même le pattern floral utilisé dans Motif aux grenades fait aujourd'hui partie du patrimoine textile. Associé à la représentation d'une arme de guerre appartenant à une toute autre sphère de la réalité, il ne met pas moins en perspective les éléments graphiques utilisés comme le regard que nous portons sur ceux-ci, essentiellement conditionné par leurs modalités de monstration. En l'occurrence ici - comme dans le cas de la pastorale policière évoquée plus haut - sur le mode purement décoratif. La duplicité des images proposées interroge systématiquement leur(s) signifié(s). Les effets de dissonance visuelle ainsi créés valent pour constats : ici la cruauté devient décorative, là l'injustice prend les atours d'une certaine forme de "bon goût". Dans tous les cas c'est le hiatus - provoqué mais pas créé - qui fait sens : hiatus entre une image et son support signifiant d'une part, hiatus d'une rencontre improbable entre deux images réputées appartenir à des univers distincts d'autre part.

En opérant de la sorte Valérie Vaubourg travaille non pas tant les images elles-mêmes que la manière dont elles sont perçues. L’artiste multiplie les artifices (jeu sur le seuil de lisibilité avec le caisson lumineux That's all, sur la perception des matériaux avec la série des vanités ou encore sur la dissimulation avec les camouflages comme avec les papiers peints) de manière à interroger aussi bien l’objet de notre regard que les modalités mêmes de ce dernier. Ses compositions à base de samples graphiques imposent de la sorte un temps d'arrêt dans le flux continu de représentations qui font notre quotidien.


La doxa contemporaine voudrait que les images parlent d’elles-mêmes. Bien que cela soit continuellement démenti par leur mode de diffusion, on se plaît aujourd'hui à les supposer autonomes. Sans cynisme aucun, Valérie Vaubourg prend ce discours dominant à son propre piège et aide à constater, plus qu’elle ne cherche à le démontrer, que si les images parlent bel et bien, elles ne tiennent pas nécessairement le discours que l'on attend d'elles.

Cette démarche singulière, articulant travail plastique et méditation sémiotique, s’emploie à renouer le dialogue entre l’observateur, la représentation et sa signification. Elle invite de la sorte à une saine réflexion sur le statut de l'image quotidienne comme sur celui de la représentation artistique.

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mercredi 8 juin 2011

Doel, un portrait



Doel, simple village de 25 km2 situé à l’ombre d’Anvers, avait tout pour rester dans l'anonymat le plus complet. Et ses quelque 1500 habitants ne s'en seraient sans doute jamais plaint. Pourtant, au début des années 60, le ciel bas des Flandres orientales s’est abattu sur la commune. En 1963, les habitants apprennent en effet que le plan d'expansion du port voisin implique la disparition pure et simple de leur village et en 1969, une centrale nucléaire est érigée à quelques mètres à peine de l'une de ses rues principales.
Les plus optimistes songent alors qu'en devenant de la sorte le second site national en matière de production électrique, Doel vient de sauver sa peau sinon sa tranquillité. De fait, en 1978, l'interdiction de bâtir est levée. Ce n'est en réalité qu'un simple répit puisqu'en 1995 l'accroissement du port d'Anvers est à nouveau à l'ordre du jour. Depuis le village attend toujours sa propre disparition. Sauf que certains habitants ne l'entendent pas forcément de cette oreille. Réunis au sein du comité d'action Doel 2020, quelques 300 irréductibles refusant leur expropriation font aujourd'hui encore feu de tout bois en saisissant tribunal des référés, conseil d'Etat et autre Parlement européen. Leur combat est fait de pauses, de reculs, rarement de véritables avancées. Il est toutefois soutenu par un certain nombre d'activistes étrangers au village, dont quelques artistes réunis au sein de l'organisation KunstDoel qui défend l'idée d'une réhabilitation du village par le biais de la culture et de l'écologie. Noble cause certes mais qui s'apparente, à en juger par l'état d'abandon et de décrépitude avancé de la commune, à un combat perdu d'avance.


Doel, 13 kilomètres. Sortie d'autoroute. Et toujours cette impression de naviguer sur un territoire sans identité tout entier dévolu à la circulation entre différentes zones industrielles. Je suis pourtant censé me rapprocher de la petite commune flamande, plus qu'une poignée de kilomètres... Et toujours des containers, des rond points, des cheminées d'usine en lieu et place de ce qui pourrait annoncer l'existence d'un lieu de vie, genre clocher d'église. Soudain, au détour d'un dernier terre-plein, sans crier gare, une vieille route en béton et des maisons le long de la chaussée.


Lorsqu’enfin on arrive à Doel, on s'étonne presque que le GPS ait su nous y mener. Et quand il conseille, de sa voix de Terminator débonnaire, de "garder la droite" pour rejoindre le centre-ville on tombe littéralement des nues... Les rues de Doel sont désertes et les panneaux de circulation des vestiges d'une existence passée, aujourd'hui dénués de sens. Pourquoi prendre telle rue plutôt que telle autre ? Ici les rues ne mènent nulle part. A Doel on ne prend plus la première à gauche pour aller à l'épicerie, pas plus que la suivante pour aller boire un verre au café du coin. La seule construction appartenant encore ici de plein droit à la réalité est la centrale nucléaire, toujours bel et bien en activité et constituant, avec ses deux immenses cheminées de refroidissement, le point culminant de la commune.
Disposées en damier les rues de la petite commune devaient autrefois offrir, comme celles de la plupart des cités contemporaines, la démonstration urbanistique et architecturale d'une répartition inégale des richesses. Mais l'abandon extrême a cette curieuse vertu de niveler les différences : à Doel la maison du docteur et son perron néo-classique ne fait plus honte à la modeste bicoque en parpaings qui en est voisine. Toutes deux ne sont plus que l'ombre de ce qu'elles furent.


L'abandon, voilà ce qui saute directement aux yeux de qui s'égare ici. L'abandon et le désert. Il n'y a pas un seul badaud sur les trottoirs, pas une seule voiture en stationnement, aucune circulation sur la chaussée... Personne ne patiente à l'arrêt de bus. La réalité saute aux yeux puis s'impose aux oreilles. Le silence peut être assourdissant. Voire même inquiétant, menaçant, quand il s'avère relatif, comme parasité par le bourdonnement continu de la centrale nucléaire toute proche. Pour le reste, rien. Ou presque : parfois un volet décharné produit un claquement sous le coup d'une bourrasque de vent. Ambiance…


Pendant un temps on reste coi, sidéré, comme perdu dans des réminiscences de westerns. Ne manque qu'une ligne d'harmonica. Passé cette stupeur première, on se prend à observer, à détailler ce tableau aberrant. Fenêtres murées, portes renforcées à coup de planches clouées en travers ou au contraire carreaux cassés et entrées béantes laissant libre accès à l'intérieur des habitations... Là, il en reste une toujours habitée, visiblement. Un peu plus loin les vestiges d'une autre, réduite en un imposant tas de gravats, donne à respirer la poussière d'existences qui s'en sont allées. Toutes les rues de Doel font la grimace de leur triste bouche édentée. Les murs mitoyens ne le sont plus ; ils se contentent dorénavant de séparer une habitation du vide qui, d'autorité, est venu remplacer sa voisine d'antan. Un vide qui porte les stigmates des demeures disparues : on devine les étages et les cloisons, on repère l'emplacement de la cheminée, celui de la penderie intégrée. Les différentes peintures tout comme les lambeaux de papiers peints composent un étonnant patchwork qui donne à lire le lieu de vie qui autrefois comblait cette béance. A la manière d'un écorché exhibant son squelette, ces maisons sacrifiées offrent le spectacle de leur structure mise à nue. Il y a une obscénité propre aux habitations délaissées, il y a un voyeurisme propre à celui qui se délecte de leurs ruines.


A plus forte raison à Doel où les ruines sont parées de curieux atours. Graffitis et autres interventions artistiques viennent en effet orner les carcasses des maisons abandonnées. Ce qui ailleurs se fait le plus souvent dans la marge des villes s'expose ici au regard de tous. Chaque façade est recouverte de fresques géantes, d'affiches en tout genre, de personnages et de textes n'ayant pas d'autres liens entre eux que de forger à l'unisson le visage actuel de cette ville qui, dorénavant, semble leur appartenir. Ici la grange au porc décapité, là le garage au rat géant... Non loin, sur une palissade, Quick et Flupke s'adonnent aux joies du throw-up dans une jolie mise en abîme de l'acte créateur et sous le regard sévère de l'Agent 22 posté sur le pignon voisin. Dans un autre pâté de maisons un taureau semble terrassé tandis que le volet mécanique de la boutique d'en face accueille une charmante composition florale. Abstraction, figuration, flop, block-letters, tags, pochoirs, poèmes... ici tous les médiums et tous les styles se côtoient composant de la sorte la mélodie fluctuante de la partition chorale qu'est la ville. Les street artistes de toute l'Europe se sont passé le mot : Doel est une zone de (ré-)création libre.
Liberté de peindre sur les murs, liberté d’entrer où bon vous semble. C'est une expérience singulière que celle qui consiste à pénétrer chez autrui au grès de ses envies. On expérimente là un affranchissement total des lois comme des tabous existants en matière de propriété et de vie privées, de liberté de circulation et d'appropriation de l'espace... Ici, quoi que l'on fasse, on ne dérange pas l'ordre existant, on ne spolie personne... on est seul parmi les fantômes. Alors on entre et l'on s'offre la sensation grisante de pénétrer de plein pied dans la vie de ceux qui autrefois habitaient les lieux. Une maison est tout sauf un espace vierge : la visite de chacune des ruines de ce petit village belge équivaut à une rencontre.


A Doel, le promeneur se fait visiteur et le visiteur s'invente archéologue d'un temps à peine révolu. Chaque emplacement vaquant comme chaque objet retrouvé en plus ou moins bon état - poupée, verre ébréché, bouton de porte, feuillet volant, boîte de lessive, cassette audio... - se donne à lire à celui qui lui prête attention. Ils sont autant de vestiges, d'indices à interpréter afin d'avoir accès aux existences déracinées. Toutes ces maisons - adorées d'abord, puis abandonnées, pillées et saccagées ensuite, dorénavant installées durablement dans leur vide intérieur -, se donnent à décrypter. A travers elles, il s'agit de déchiffrer le texte de la ville disparue. De deviner ce qu'était la réalité de ce territoire avant qu'il ne devienne cet espace absurde qu'est une ville non habitée.
Alors que je m’apprête à quitter Doel, le plus étrange des spectacles s'offre soudain à moi au détour d'une rue. Au milieu de la chaussée s'affairent deux personnes revêtus de gilet orange, de bottes et de casque de chantier. Tandis que le moteur de leur petit camion soigneusement garé tourne dans le vide, ils fabriquent je ne sais quoi autour d'une bouche d'égout. Ils ont disposé alentour leur petit matériel : une caisse à outils, une échelle, un tuyau sur son enrouleur... Sidéré, je passe à quelques pas de cet étrange équipage. Ils ne m’accordent pas un même regard. Nous ne nous saluons pas. A Doel, il n'y a personne.
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jeudi 14 avril 2011

"Noir / Blanc" (à propos de San Miguel)


San Miguel a eu la gentillesse de m'inviter à rédiger un court texte sur son travail réalisé dans le cadre d'une résidence d'artiste et récemment édité sous forme de portfolio. C'est ce texte que je reproduis aujourd'hui ici en vous invitant vivement à ne pas vous contenter des ces quelques jpeg et d'aller découvrir son travail sur papier.

Les affiches ici rassemblées ne doivent pas leur réunion à une cause fortuite. Elles constituent en effet les principales protagonistes d'une action offrant une presque parfaite unité de lieu comme de temps. Si l'on veut bien passer sous silence un léger pas de côté lillois, toutes ont en effet été réalisées à l'occasion d'une résidence de San Miguel sur le territoire valenciennois dans une période allant d'octobre 2010 à janvier 2011.

Cette unité factuelle ne vaudrait cependant pas d'être soulignée si elle n'avait abouti à une manière d'identité. Toutes ces affiches partagent en effet entre elles certaines caractéristiques singulières. Pour le dire autrement, de par leurs qualités intrinsèques ces travaux forment série au sein même de la production de San Miguel.


A ce titre, si l'usage du collage et du détournement est certes une de ces caractéristiques, encore convient-il de se montrer plus précis. En effet, il n'est pas rare que San Miguel - qui aime ainsi à rendre hommage à certains de ses pairs (pour dire vite : de Dada à Jacques Villeglé en passant par les situationnistes) - use de ces procédés qu'il complète cependant en retouchant allègrement les éléments picturaux empruntés. A cet égard la réelle spécificité des affiches dont il s'agit ici réside plus dans la source des documents détournés que dans le fait même du détournement. L'ensemble des collages et détournements présentés découle en effet d'un même corpus d'imprimés, en l'occurrence un lot de bandes dessinées éditées sous forme de fascicules à bas prix dans les années 1970. Chinée par l'affichiste au hasard d'une braderie alors qu'il arrivait tout juste à Valenciennes pour y débuter sa résidence, cette collection d'illustrés à sensations allait lui servir de source exclusive pour l'ensemble de ses travaux à venir.

Plus qu'un simple pari (encore que je jeu et la contrainte ont également parties liées avec le travail de San Miguel), il s'agissait par ce parti pris de donner une tonalité graphique spécifique à la série d'affiches valenciennoises ainsi que d'inscrire concrètement cette production sur leur territoire de conception. Il allait en effet rapidement s'avérer que l'esthétique choc de ces imprimés noir et blanc, faite de contrastes forts, conviendrait parfaitement à un affichage dans les rues de la ville. Au fur et à mesure de ses déambulations, San Miguel découvre en effet une réalité assez éloignée des photos fleuries qui ornent les brochures éditées par l'office du tourisme local. Le territoire porte toujours, le plus souvent à son corps défendant, les stigmates de son passé industriel et minier. La ville et sa proche périphérie présentent ainsi une série de dichotomies tranchées, aussi bien spatiales que sociales, urbaines que culturelles. Noir / Blanc : il est des constats, il est des contrastes. L'affiche s'intègre dans la ville sans s'y fondre, elle fait corps avec celle-ci tout en en parasitant l'artificielle harmonie.


Noir / Blanc. Cette esthétique du contraste dicte à l'affichiste un autre choix qui va, lui aussi, participer à l’identité de cette série de travaux : son mode d'impression. San Miguel abandonne pour l'occasion la sérigraphie pour s'adonner aux plaisirs bruts de la photocopieuse. Ici les délicates nuances des encrages spécifiques ne sont pas de mises, pas plus d'ailleurs que le jeu sur les formats et les épaisseurs de papier. Toutes les affiches réunies dans ce portfolio ont originellement été imprimées à la photocopieuse noir et blanc sur papier A3. Outre le fait que ce mode opératoire permit une très grande réactivité, il s'est avéré que de par son caractère rudimentaire il était sans aucun doute le plus approprié aux circonstances. L'art de l'affichiste est un art contextuel s'il en est : ainsi imprimées les affiches font corps avec leur support (non pas les cimaises des galeries mais les murs de briques et les parois vitrées des cabines téléphoniques), s'intègrent à la perfection sur le territoire qui les accueille tout en le mettant en perspective et évoquent indirectement l'esthétique délicieusement cheap et rétro du matériau dont elles sont issues.

Il convient encore de souligner une ultime caractéristique qui n'aura sans doute échappé à personne mais dont il ne faudrait pas sous-estimer l'importance. Exception lilloise évoquée plus haut mise à part, toutes les affiches ici réunies ont pour vocation d'annoncer la tenue d'expositions comprenant, parmi d'autres, certains travaux de San Miguel lui-même. Pour celui qui fait profession de mettre son labeur au service d'autrui, qui doit savoir se faire discret pour valoriser non pas son propre travail mais celui qu'il a la charge d'annoncer, c'est là une contrainte pour ainsi dire contre-nature. Et celle-ci dû être ressentie de manière d'autant plus frontale que, chez San Miguel, cette discrétion toute professionnelle se double d'une modestie certaine envers sa propre pratique dont il revendique à l'envie la dimension foncièrement artisanale.


Voilà sans doute qui permet également de rendre compte de l'originalité et de l'intérêt des travaux ici présentés au sein même de la production de San Miguel. Voilà aussi qui concorde parfaitement avec l'univers rock qui, tout autant que celui de l'art contemporain, constitue le milieu naturel dans lequel évolue l'affichiste. Pour qui connaît les multiples travaux qu'il a réalisé pour de nombreuses formations musicales, cette série d'affiches se présente en effet comme une espèce de retour aux sources. Ou plutôt comme un clin d'oeil amusé à une certaine contre-culture qui, du flyer à l'affichette conçue à coups de ciseaux rageurs, a su faire la fortune de la boîte à copies du coin de la rue tout comme la réputation de formations musicales aussi bruyantes qu'inventives !

C'est dire combien les affiches ici présentées sont à l'image de leur auteur. Le travail de San Miguel ne se résume pas au savoir-faire et à l'excellence de l'artisan de l'impression qu’il est par ailleurs. Pas plus qu'il ne se réduit aux diverses références dont, en véritable esthète, il truffe ses images. San Miguel c'est aussi l'énergie, l'inventivité et l'irrévérence propres aux différents courants musicaux qu'il aime d'ordinaire à illustrer. Une fougue et un sens de la liberté qui le conduisent parfois, comme c'est le cas ici, à refuser de se soumettre aux limites qu'il s'est lui-même imposées (le diptyque pour les projections au cinéma L’Univers tout comme le triptyque annonçant les expositions de Fresnes et d'Aulnoy en même temps que le terme de la résidence ne lui permettent-elles pas de contourner la contrainte du format A3 ?). Une vigueur et un goût certain pour la dérision qui lui font se jouer des mots ("Des figurations"...) comme du principe même de l'affichage en donnant à voir des visages qui se cachent...

Noir / Blanc : il est des contrastes qui ne mènent pas à l’impasse.
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vendredi 18 mars 2011

Hinomaru help Japan


Il semble que devant l'ampleur de la triple catastrophe qui frappe le Japon depuis le week-end dernier l'unanimité soit (presque) de mise : le tremblement de terre c'est mal, le tsunami c'est mal, le nucléaire... faut voir !

En l'occurrence, s'il est une corporation où l'unanimité de la compassion envers les victimes japonaises semble bien réelle (entendre : non pas suspecte comme celle de façade affichée par nos représentants politiques), c'est bien celle des graphic designers. Fleurit en effet partout sur la toile nombre de visuels spécialement conçus pour appeler à aider le Japon qui, soit dit en passant, n'en demande pas tant. Sans doute faut-il voir derrière cette belle harmonie une forme de reconnaissance revendiquée envers un pays qui, plus que n'importe quel autre, a su enrichir le patrimoine graphique universel.

A commencer par son drapeau (Hinomaru), d'une sublime simplicité et d'une redoutable efficacité. Ainsi, si certains se sont bien essayés à re-interpréter la fameuse vague d'Hokusaï à la lumière des événements actuels, comme l'indique la petite sélection d'images ci-dessous la majeure partie des graphistes désireux de témoigner de leur soutien au peuple japonais a choisi de le faire via une déclinaison du drapeau national.

Par Chase JC

Par H57

Par James White

Par Carrrrrlos

Par Steve Schiavello

Par Rob Dobi

Par SpaceBoydesign

Par Thomas Duhem

La majeure partie de ces visuels sont disponibles à l'achat sur le net (le plus souvent au bénéfice de la Croix rouge) sous forme de posters ou de t-shirts. Le site communautaire CaféSalé a quant à lui opté pour un mode opératoire différent : l'ensemble de ses membres est en effet invité à réaliser une ou plusieurs illustrations sur le thème des événements japonais. Celles-ci seront par la suite vendues aux enchères ainsi que réunies dans un ouvrage. Les bénéfices de ces différentes ventes seront reversés à Give2Asia.

Par Viins

Last but not least, sur leur blog respectif Rolito et Knapfla ont choisi de sobrement témoigner de leur amour pour le Japon. Simple et efficace disions-nous.

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lundi 17 janvier 2011

Sarah D'haeyer ou le poids du réel


Chère Sarah,
je pourrais arguer du fait qu'il y avait trop de monde s'empressant autour de toi lors du vernissage de ton exposition vendredi dernier pour pouvoir t'approcher et te faire part de mes impressions. Cependant la vérité est bien plutôt que je suis incapable de m'exprimer, voire même de ressentir pleinement, "à chaud". J'ai tendance à penser qu'il faut savoir s'extraire de sa posture de spectateur pour comprendre ce que l'on a vu et que l'on s'est jusque là contenté de percevoir. Le ruminant que je suis revient donc vers toi une fois la visite de ton exposition digérée...


Ta marotte des séries ne t'a visiblement pas abandonnée. Ainsi après les fruits et légumes ("Fruits et légumes", ed. Ritagada, 2002), les manteaux (cf. "Les portemanteaux", ed. Ritagada, 2004), les gens en maillot de bain ("Les baigneurs", ed. Ritagada, 2008) ou encore les listes elles-mêmes (cf. "Inventaires à bascule, pour mémoire", ed. Ritagada, 2005), tu sembles t'être récemment entichée des maisons, de leurs façades et de leurs silhouettes, du monde d'ombres et de lumières qu'elles imposent à notre environnement quotidien.

Tu sais comment sont les esprits fainéants : face à la nouveauté ils cherchent des repères connus, des points de comparaison. Devant cette théorie inédite de façades j'ai dans un premier temps songé à un volume qui traîne dans ma bibliothèque depuis pas mal d'années. Il s'agit du catalogue de l'exposition que Jacques Tardi a consacré en 1990 à la banlieue ("Tardi en banlieue", ed. Escale à Paris / Casterman). Le père d'Adèle Blanc-Sec y dresse, aux fusains et à l'acrylique, un portrait cafardeux de la banlieue pavillonnaire, faite de rues sans vie, de maisons sans charme et d'horizons inexistants. Mais s'il y a certes quelque chose de commun dans vos envies respectives de vous focaliser sur les façades d'habitations, la comparaison vaut plus par les distinctions qu'elle révèle que par cette seule similitude. Tandis que Tardi peine visiblement à se libérer pleinement de la narration comme de la représentation des habitants, de ton côté les maisons ne forment pas décors. Elles ne sont pas utilisées pour traiter indirectement de ceux qui les habitent. Chez toi elles valent pour elles-mêmes.


Elles valent pour elles-mêmes et pourtant tu ne t'encombres certes pas de détails dans la représentation que tu en proposes. Comme si l'essentiel de ces maisons était ailleurs que dans la revue de leurs spécificités, tu les donnes systématiquement à voir comme perçues à contre-jour. Uniques protagonistes d'un théâtre d'ombres dont la fixité, l'immobilité n'est pas la moindre caractéristique, ces habitations s'inscrivent sur la feuille comme la pierre (ou plus certainement la brique) dont elles sont faites s'impose à la réalité. Un contour donne la silhouette générale du bâtiment (crête de toiture, antenne, cheminée, etc) tandis qu'un large aplat noir évoque sa masse comprise comme présence au monde. L'articulation du blanc de l'espace-feuille et du noir des maisons comme uniques lieux habités (tout juste complétée par les zébrures de lignes électriques venant complexifier les perspectives nouvelles que tu nous proposes) s'impose de la sorte comme grille de lecture du monde.


Voilà qui donne à méditer si l'on veut bien considérer qu'en optant pour la gravure, c'est par le travail en creux que s'impose au spectateur le poids de ce que tu représentes. Creuser, évider pour mieux faire surgir la masse du réel... C'est ainsi que le noir dont la qualité a pourtant toujours été un des traits essentiels de ton travail acquiert ici un statut inédit. Il n'est plus uniquement le moyen par lequel tu crées une image, il n'est plus un simple matériau de construction. Il appartient dorénavant pleinement à ce que tu représentes si bien que l'opération de densification du monde à laquelle tu t'adonnes s'accompagne d'une intensification de la force suggestive de ton travail.


Dans un monde que l'on se plaît de plus en plus à virtualiser - stratégie dont bien évidemment les conséquences ne sont pas uniquement esthétiques - tu nous invites à découvrir ce que nous avons sous les yeux et que nous sommes pourtant de moins en moins aptes à voir. Figées dans leur masse les habitations qui font l'objet de tes dernières gravures participent d'un paysage mental tourné vers la réalité qui nous entoure plutôt que vers son interprétation. La saveur du réel est un présent inestimable. Merci Sarah de savoir si bien la donner en partage.

L'exposition de Sarah D'haeyer à Lasécu (26 rue Bourjembois, Lille) se poursuit jusqu'au 05 mars. Elle est visible les vendredis et samedis de 14 h à 19 h ainsi que sur rendez-vous.

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jeudi 30 décembre 2010

Claude Cattelain, performer


Claude Cattelain se définit volontiers comme "artiste performer". Bien que le second terme semble restreindre les potentialités impliquées par le premier, il s'avère pourtant ici parfaitement indiqué, la polysémie du mot "performance" se révélant tout à fait significative.

Restriction tout d'abord. Claude Cattelain est à la fois vidéaste, dessinateur, concepteur d'installations, sculpteur ou encore photographe. On pourrait aussi bien le déclarer comédien, danseur et pourquoi pas chorégraphe. Mais l'essentiel n'est pas là. Qu'il dessine son corps et ses mouvements sur des feuilles grand format à l'aide d'allumettes (série des "Dessins par combustion") ou qu'il réalise, à l'aide de ces mêmes bâtonnets calcinés, de minutieuses sculptures évoquant miradors et autres architectures de contrôles à la structure branlante, c'est bien le déroulement même de ces réalisations qui est montré au travers de l'exposition des objets finis. De même, qu'il utilise la vidéo comme simple outil de constat d'une performance publique ou qu'il conçoive de courtes séquences dans l'intimité de son atelier (voir notamment la série des "Vidéos hebdo"), le médium vaut toujours essentiellement pour ce qu'il donne à voir de ce que Claude Cattelain a fait. Performance donc : le parcours accompli pour parvenir à ce qui est montré importe plus que ce qui nous est donné à voir ou plutôt, ce qui est donné à voir n'est pas tant ce que nous voyons que l'ensemble du chemin qui mène à ce moment.

Quant à l'objet de ces performances, disons, pour faire simple, qu'il s'agit du corps. Et ajoutons de suite que si le corps est l’objet principal des performances de Claude Cattelain, le corps de Claude Cattelain en est le sujet presque exclusif. Pour reprendre la distinction saussurienne, il s’agit d’un dispositif où signifié et signifiant se confondent : l’artiste montre essentiellement son corps en train de se mettre lui-même à l'épreuve. Une mise à l’épreuve du corps non pas « pour le plaisir » mais plutôt pour en cerner les limites (au risque d’ailleurs du déplaisir voire de la souffrance), pour en délimiter la présence au monde.



Pour ce faire, Claude Cattelain multiplie les expériences et refond systématiquement son dispositif de manière à s’assurer un accès toujours renouvelé aux contours de sa corporéité. Tandis que les « dessins par combustion » évoqués plus haut conduisent à une cartographie mouvante et incandescente de ses propres frontières physiques, une oeuvre comme « Vidéo hebdo n° 23 » (dans laquelle l’artiste s’impose une séance d’apnée à l’aide de gros scotch) permet quant à elle une approche « pneumatique » de cette même réalité. D’autres types de délimitations subjectives sont encore expérimentées : « Vidéo hebdo n° 2 » documente les aptitudes musculaires de l’artiste (en nous le montrant tournant sur lui-même tout en soulevant un parpaing de béton au bout d’une corde) tandis que « Don’t try » ou encore « Vidéo hebdo n°46 » mettent en évidence ses propriétés d’équilibre (dans la première vidéo, perché sur une corniche, il lutte contre le vent qui tend à le faire chuter ; dans la seconde, il s’applique à déséquilibrer à l’aide de cales successives la chaise sur laquelle il est installé).

On le voit le type de dispositifs auxquels recourt Claude Cattelain afin de proposer une caractérisation limitative de sa propre personne requiert presque toujours une manière de mise à l’épreuve. En dernière analyse, il s’agit de révéler les points de rupture, de déterminer ce que le corps est à même de supporter. Supporter, performer : de par leur polysémie comme de par leur appartenance à un même champ lexical, ces deux termes soulignent incidemment un des aspects fondamentaux de l’œuvre de l’artiste à savoir sa proximité avec la pratique sportive.

Le travail de Claude Cattelain semble en effet partager avec le sport certaines de ses principales caractéristiques. De fait, il s’agit dans les deux cas d’une activité physique requérant certaines qualités telle que l’endurance, la souplesse, la coordination… Dans un cas comme dans l’autre c’est le geste de la réalisation qui a valeur en soi (n’importe quel supporter de football vous confirmera en effet que seule importe l’action qui mène au but et non pas le résultat de la rencontre…) et l’ensemble de la « partie » se joue dans le respect de règles établies (on renverra à cet égard à la manière visiblement appliquée, voire méthodique, avec laquelle Claude Cattelain réalise la majeure partie de ses performances). Ces deux types de pratiques – performance artistique d’une part et performance sportive d’autre part – sont en outre de nature foncièrement improductive et ludique. Enfin et surtout, il est généralement admis que l’activité physique permet l’accès à une conscience approfondie de soi (le plus souvent pensée en termes de résorption de la traditionnelle dichotomie âme / corps) et il n’est pas incongru de considérer la démarche artistique de Claude Cattelain (comme avant lui celles des body-artistes des années 70 ou encore, plus près de nous, celle de l’artiste athlète Matthew Barney) comme relevant de cette même quête ontologique.



Mais comparaison n’est pas raison et si la performance de l’artiste se rapproche de bien des manières de la performance sportive, si elle partage avec celle-ci certains de ses moyens, elle ne poursuit bien entendu pas les mêmes fins. La réappropriation de soi à laquelle conduit in fine la pratique d’un sport n’est, dans la démarche artistique de Claude Cattelain, qu’une étape ou plutôt qu’un moyen en vue d’autres objectifs. Elle n’est qu’un moment de la dé-monstration. Au travers de ses multiples expérimentations portant sur les limites du corps et de son inscription dans l’espace, Claude Cattelain s’interroge non pas spécifiquement sur sa seule enveloppe charnelle mais sur la condition humaine dans son ensemble.

La mise à l’épreuve du corps de l’artiste par l’artiste dépasse à la fois sa et la seule corporéité. Claude Cattelain est un artiste engagé, non dans le sens généralement admis de cette expression mais au sens stricte d’artiste s’impliquant personnellement et physiquement dans son travail. Pourtant son corps n’est ici que le sujet d’expériences valant pour tout à chacun. A la manière d’un Nietzsche dressant son autoportrait complet (ne nous épargnant pas même ses ennuis gastriques) en guise de fondement à sa méditation sur la condition humaine, l’artiste joue de son corps pour dresser le portrait de l’Homme : « ecce homo »…

La gratuité du geste sportif, l’apparente absurdité du geste performatif fait ainsi écho à la vacuité de l’existence. Ici le jeu n’a pas vocation de divertissement. Il agit comme révélateur de l’absurdité de notre condition. Et si l’humour n’est nullement absent de ce dispositif c’est sans aucun doute que larmes et lamentations ne sont pas de mise. Comme notre corps dont il nous est loisible de jouer pour mieux nous l’approprier, notre existence n’a de signification que celle que nous voulons bien lui conférer dans un geste qui - à notre corps défendant - nous fait accéder au statut de l’artiste.

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mercredi 13 octobre 2010

Laurent Mascart, "Sans dessein" (ed. Nuit Pyrtide / PUV)


Non non vous ne rêvez pas, c'est bien une mise à jour. Pour autant Some cool stuff restera encore entre parenthèses jusqu'à nouvel ordre. Je profite juste aujourd'hui de la sortie du livre de Laurent Mascart - "Sans dessein" - aux éditions Nuit Myrtide pour mettre en ligne, en guise d'amical salut à ceux qui visitent toujours ce blog, la postface que j'ai rédigé pour lui et qui tente de mettre des mots sur ses dessins.

Dans l'Iliade, Homère donne la première description connue de cette créature mythique qu'est la chimère : réputée homicide, la chimère présente en un seul et même individu certains attributs du lion, de la chèvre et du serpent (respectivement la tête, le corps et la queue). C'est là du moins son portrait initial, portrait qui connaîtra tout au long de son interminable postérité à peu près autant de variations que d'illuminés et d'artistes désireux d'en utiliser l'inépuisable polysémie. Utopique, hétéroclite, monstrueuse, dangereuse, contradictoire, hideuse, fascinante la chimère est à l'image de l'univers tel que nous le concevons ou l'imaginons.


Derniers avatars du genre en date, les chimères de Laurent Mascart en disent à cet égard plus sur notre XXIème siècle balbutiant que sur la Grèce antique. Dans un univers où l'indistinction et la confusion font office de valeurs positives, ces chimères ne se contentent pas d'articuler entre elles diverses espèces animales. Elles se rient au contraire de toutes les limites réputées ontologiques permettant de différencier individus féminins et masculins mais aussi animaux humains et non humains, animaux et végétaux, animaux et... simples objets matériels. Etres composites relevant tout autant du castor que du parapluie, de la fougère que du scooter, les chimères de Laurent Mascart se présentent comme autant d'unités contradictoires symptomatiques de la propension de notre époque - du transgenre au transgénique - à la transformation sinon à la transfiguration de ce qui est. Créatures en pleine mutation, en perpétuelle métamorphose (consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, éthique ou génétique), ces incarnations de ce que l’on serait tenté d’appeler la « post-nature » sont du même coup privées de réelle identité.


Pour autant les chimères de Laurent Mascart ne sont pas prétextes à une condamnation à peu de frais des errements d'une modernité nécessairement décadente. Elles ne sont pas plus des personnages de fiction issus de quelque récit d'anticipation. Ces créatures nous renvoient à nous-mêmes sans passer par le filtre du fantasme. Elles sont à déceler plus qu’à imaginer tant il est vrai que ces « curiosités » nous sont en réalité tout à fait familières...


Quant à la manière, c’est par le dessin que l’artiste nous donne à voir cette étrange familiarité. Pour ce faire, Laurent Mascart se joue des registres d’expression plastique comme ses chimères se jouent des distinctions d’espèce et de genre. Au premier abord son style ouvertement académique (bien que passant par le vecteur d’un outil - le stylo bille - l’étant bien peu) affiche son adéquation avec le sujet mythologique qui semble être le sien. Sauf que, comme nous l’avons vu, il n’est en réalité ici nullement question de mythe ! Et qu’à y regarder de plus près les compositions de Laurent Mascart évoquent plus, dans leur forme, des planches descriptives issues d’un ouvrage d’histoire naturelle qu’elles ne semblent illustrer quelque récit fondateur que ce soit. D’autres encore pourront même déceler derrière leurs principales caractéristiques (notamment l’absence de contexte comme de situation au profit de poses conçues pour valoriser les caractéristiques anatomiques des sujets) une familiarité assumée sinon pleinement revendiquée avec les portraits gravés de « curiosités » peuplant naguère les cabinets du même nom…


Illustration de mythe, description à vocation scientifique, portrait de « monstres »… La confusion est aussi volontaire que patente et Laurent Mascart n’hésite pas à ajouter encore une carte à son jeu déjà bien fourni de registres. Ses sujets (on n’ose écrire « ses modèles ») ne sont-ils pas en effet portraiturés dans des postures suggestives ? Ces créatures dont sont croqués les corps étranges comme on aimait autrefois exposer ceux des foetus à deux têtes et autres « monstruosités » ne jettent-elles pas vers l’artiste – et partant vers l’observateur de son travail – des regards séducteurs sinon ouvertement aguicheurs ?

On l’aura compris, il n’y a ici qu’un pas entre la planche anatomique et le portrait de charme. Pas que Laurent Mascart franchit allègrement, non pas pour le simple plaisir d’induire l’observateur en erreur mais bien pour lui révéler, en même temps que l’ambivalence des sujets qu’il dessine, l’ambiguïté du regard que nous sommes à même de porter sur ces curiosités du monde moderne.
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mercredi 21 juillet 2010

"Story of a dead pirate" : entretien avec MCBESS par Christophe Sion


Peu présent de par nos contrées, Matthieu Bessudo aka mcbess, est un de ces petits génies dont on aimerait voir le travail plus souvent... De passage dans notre capitale à l'occasion de sa première exposition en France, ce drôle d'oiseau à l'imagination infiniment fertile n'a beau avoir que vingt-cinq ans, son parcours et ses récentes expositions un peu partout dans le monde laissent rêveur. En passe de devenir une référence certaine en matière d'illustration, ce jeune Français exilé à Londres partage avec nous son expérience. Accrochez vos ceintures, et préparez-vous à suivre ce talent en pleine ascension !

Je t'ai connu à tes débuts, tu postais tes dessins sur le forum Café Salé mais aussi sur Eatpoo...
À l'époque je découvrais tout. Je suivais mes études chez SupInfoCom, une école spécialisée en image de synthèse et en animation 2D/3D. J'ai eu la chance d'y côtoyer d'autres élèves qui m'ont communiqué leur goût pour l'illustration. Ils m'ont fait découvrir des sites sur internet comme Café Salé et EatPoo. Je pense que je dois une grosse partie de ma "notoriété internet " à ces deux communautés. Y présenter mon travail, c'était pour moi un peu l'épreuve du feu. On a toujours été assez violent dans la façon de traiter notre travail entre nous, ça faisait plaisir quand un gars venait dire "non mais là, tu as vraiment fait de la m..." (sourire). Je cherche toujours le plus de critiques et de conseils possibles, c'est de toute façon constructif.

On a beaucoup parlé de toi au moment de ton diplôme à SupInfoCom en 2006, ton animation Sigg Jones a beaucoup tourné sur le net...
Sigg Jones, c'était particulier parce que ce film n'était pas mon idée... Nous étions 3, on avait donc 3 scénarios, mais deux d'entre nous n'ont pas été sélectionné... J'avais vraiment envie de faire mon film avec mes idées graphiques, et puis j'ai dû bosser sur l'idée de mon ami Douglas Lassance aka Asterokid. C'est lui qui à mon avis visualisait le mieux ce projet, puisque c'était son idée ; il est vraiment impressionnant techniquement, c'est une des meilleures personnes que je connaisse qui maîtrise aussi bien la 3D.
Par contre dans le film on a tous fait un peu de tout : un peu d'animation, un peu de rendu et de modélisation, on a justement pas trop spécialisé nos tâches, et c'est important parce que je pense que si tu te spécialises trop, tu bosses un peu comme à l'usine et tu ne vois pas l'ensemble du travail.


Ca coïncide au début de ta carrière pro, tu pars t'installer à Londres où tu es embauché par le prestigieux studio « The Mill »...

C'est vrai qu'on a eu de la chance : sur une classe de 30 élèves, une vingtaine a pu partir à Londres.
J'ai gagné mon emploi grâce à cette animation, par contre je ne l'assumais plus. Je me suis vraiment coupé du reste pour dessiner de mon côté, là où j'allais pouvoir recommencer à zéro.
J'ai commencé à Londres à faire de la 3D, tu modélises du papier toilette, et là tu as l'image du rouleau de PQ qui roule sur la table et tu te dis que ça va être sympa comme boulot, je le sens là... (rire). Bon en même temps, toi tu es junior donc tu commences par ce genre de travail ; et puis ça a évolué, ça a évolué, et maintenant ça a vraiment changé.
A l'heure actuelle, je suis réa, je ne touche plus à l'ordinateur... ce qui n'est pas tout à fait vrai parce que j'aime bien faire mes propres textures, les matte paintings, c'est vraiment intéressant à faire...
Par contre, je ne touche plus à la 3D dont j'ai complètement perdu l'intérêt, tu as tellement de sections différentes : l'animation, le rendu, la texture... Tu ne peux pas tout faire en même temps au final, donc si tu fais ce choix, c'est difficile d'avoir une bonne vision d'ensemble, sauf si tu es très fort...

Tu peux nous en dire un peu plus sur The Mill ?
C'est un studio de post production créé par Ridley Scott, spécialisé dans les effets visuels. Ils ont arrêté de faire des films même si ça reviendra sans doute ; on fait appel à nous quand on a besoin par exemple d'effets spéciaux. Mais ils sont en train de se transformer en boîte de prod, et ainsi proposer leurs propres réas, et c'est là où on a eu de la chance après SupInfoCom parce qu'on est arrivé au bon moment, d'autant plus que c'est dur de s'implanter dans une boîte en temps que créa quand on est déjà un peu à part si tu vois ce que je veux dire...


Tu es en train de me dire qu'il y a une sorte de nouvelle identité qui se crée au sein de The Mill. Toi et tes potes de SupInfoCom faites partie de ce renouveau en pleine ébullition...

En fait je crois aussi qu'ils ont compris que j'avais un certain public, et si tu reprends le clip « Wood » qu'ils nous ont laissé faire pour mon groupe et qui a fait 300 000 vues, je pense qu'ils se sont dit qu'ils allaient nous pousser...
Dans les autres boîtes, tu as des phénomènes, des gars comme Pete Candeland qui réalisent des anims comme Gorillaz. Tu peux pas débarquer dans une boîte comme ça et prétendre que tu vas pouvoir le détrôner (sourire).

En plus de ton travail professionnel, tu dessines et tu fais de la musique... Comment arrives-tu à tout gérer ?
Je crois que j'ai beaucoup de chance au boulot. Je ne sais pas si je pourrais caser une énorme toile et la peindre, mais ça risque d'être bientôt possible, par contre c'est vrai qu'il n'y a aucun problème pour moi d'avoir mes carnets de croquis, mes compositions et même tranquillement remplir de noir mes dessins sans que personne ne m'ennuie...
Je pense que c'est également une question de confiance en soi, le fait d'essayer de rassembler le maximum de choses sous le même drapeau me rassure pas mal... Ça m'apporte un équilibre.


Ton actualité est très riche depuis ces deux dernières années. Tu as fait une ribambelle d'expos à l'étranger, on se souvient de cette première chez
Rotopol...
Alors Rotopol, c'est génial !(rires). J'avais déjà envoyé un dessin pour une de leurs expos collectives, mais c'est eux qui m'ont invité pour ma première exposition, c'était vraiment le tout début. Je suis partie avec 4 autres potes, on a fait des installations, c'était très cool, on s'est vraiment amusé, c'était un petit évènement mais quelle expérience pour une première fois !
Michael Meier, que j'ai connu sur le Café Salé, est une énorme brutasse de l'illustration ; il habite à Kassel, un petit bled en Allemagne où se trouve son shop/galerie qu'il tient avec sa copine et une amie à eux. Ils ont vraiment le bon spirit, ce sont des gens ultra cool. Ils ont leur propre société d'édition qui leur permet d'éditer leurs comics... Ils possèdent leur propre atelier de sérigraphie et sont super chiants sur la qualité du papier...

Oui d'ailleurs c'est chez eux que tu fais imprimer les prints vendus sur ton site et ceux qui étaient présents à l'expo de la galerie ISSUE. C'est difficile à imaginer sur le web, mais quand on les a en mains, on aperçoit le grain du papier, ce que je trouve très agréable, on a l'impression que c'est toi qui l'a fait et que c'est tout sauf de l'impression machine, la qualité des traits et des encres, c'est juste sublime...
Ah mais carrément ! Ils aiment travailler la finition et quand tu vois leur taff en tant qu'illustrateur, t'as aucun doute sur la qualité des gens qu'ils sont...


En février dernier, te voilà enfin pour une première exposition en France intitulée « Un An au ChChâteau » à la galerie ISSUE . Comment s'est passée cette rencontre ?

Ghislain Garlin, qui sort aussi de SupInfoCom, y a présenté son exposition Grain de beauté en 2008 (j'y avais réalisé un dessin). De là est né mon premier contact avec eux.
Pour mon expo, je ne voulais pas réutiliser de vieux taffs, j'ai voulu faire quelque chose de différent. Je n'ai pas eu beaucoup de temps, c'était intensif, mais j'aime travailler dans ces conditions... Je suis arrivé à la galerie le lundi avec une idée vague de fresque mais je n'avais rien préparé. J'ai commencé à dessiner au crayon sur le mur... J'étais censé peindre seul et finalement ça s'est transformé en collab avec Arlette et Martial du collectif Jean Spezial et aussi Ghislain. Etaient également présentées une vingtaine d'illustrations à l'encre de Chine et au crayon. Mooe, ma copine, a fait une petite nana afro sur laquelle j'ai rajouté plein de petits tatouages et de la typo. Arlette et Martial en ont réalisé deux autres avec moi.

Après le vernissage, tu as donné un concert avec ton groupe les Dead Pirates, comment ça s'est passé ? Parle-nous un peu de ce groupe...
Génial ! C'était notre deuxième concert, c'était vraiment excellent... Mon frère est à la batterie, je suis au chant et à la guitare. On joue ensemble depuis plus de dix ans, nous inversons parfois les rôles. Nous composons tous les deux, mais c'est important que ce soit lui qui chante sur ses chansons et moi sur les miennes... Il chante depuis qu'il est gosse, c'est un gros fan de rock sudiste américain, Lynyrd Skynyrd et tout ces trucs... Sa bande de potes qui vivent dans le sud de la France sont tous des gars qu'on croiraient sortis des années 70 mais ils ont juste 18 ans, avec des cheveux longs et des t-shirts de Pink Floyd. Ils sont très marrants et vraiment cool... Le bassiste et le guitariste sont de très bons potes. J'ai toujours joué dans des groupes depuis que j'ai quinze ans. J'avais envie de monter le mien. Là, le principe était vraiment de faire le groupe des personnages des illustrations, à l'image du clip Wood.
On a plein d'idées pour l'avenir, on voit déjà des scènes avec deux batteries, des projets pas réalisables pour l'instant, surtout dans des petites salles... On va commencer à préparer des concerts de plus grosse taille avec du meilleur matos, je pense que ça va le faire... C'est important pour moi en tout cas, c'est vraiment important.

Et l'album des Dead Pirates, vous pensez le terminer bientôt ?
On devrait l'avoir terminé pour cet été. Il y aura au moins 10 pistes, sans doute 12 avec une bonus track.

On imagine déjà une belle jaquette avec son livret préparé aux petits oignons...
Oui, ce sera un bel objet, pas une vieille boîte en plastique, ce n'est pas possible ! Et puis j'espère avoir une édition vinyle aussi, je veux faire les choses bien. Pour le moment, nos mp3 sont en vente sur le site de groupe.


Pourrais-tu envisager de lâcher complètement le dessin pour te donner à fond dans la musique et partir en tournée avec le groupe ?
Ah absolument... Je vais le faire ! (sourire). C'est quelque chose qu'on a clairement en projet ; on sait qu'on pourra pas faire ça avant deux ou trois ans. Là on a vraiment envie de bosser dessus, mais je pense que si je partais en tournée, j'emmènerais avec moi tout ce qu'il faut pour dessiner… Si tu vois ce que je veux dire (rires).

Vu ton rapport à la musique, on imagine que tes dessins te mettent en scène. Nobrow a récemment édité un splendide petit livre - Malevolent Melody EP - où tu as dessiné l'histoire du 45T qui l'accompagne...
Mes personnages sont tous plus ou moins des représentations des gens de mon entourage. Par exemple, dans le livre, le personnage aux cheveux longs est une représentation de mon frère. Sans révéler la fin de l'histoire, c'est lui le méchant. C'est soi-disant le gars qui joue une chanson capable d'ouvrir les portes de l'enfer sur la face A (Malevolent Melody), et la chanson en face B en raconte l'histoire (Recorded By The Devil).
On a vraiment voulu faire une sorte de mise en abime avec ce vinyle. Le 45T fait partie intégrante de l'histoire. On est d'ailleurs en train de parler avec une grosse boîte américaine pour faire une série animée basée sur cette histoire.

Pour revenir au dessin, depuis quelque temps tu as tranché pour un noir & blanc tout en finesse, qu'en est-il de la couleur ?
Je suis en train de m'y re-attaquer... Mais différemment et avec parcimonie, en ajoutant des couleurs extrêmement dé-saturées, délavées, limite à l'aquarelle, pour augmenter la saturation au fur et à mesure. En même temps c'est étrange parce que si tu regardes ma garde robe ou mes chaussures, c'est radicalement saturé, limite pop, avec du rouge, du jaune, du bleu... Mon vélo est rouge, bleu et jaune aussi, comme les dessins que je faisais (cf l'exposition chez Rotofugi). J'éprouve une sorte de fétichisme pour ces trois couleurs !
Par contre dans l'univers que je développe, je suis vraiment attaché au clair-obscur, ce qu'on faisait dans les films en noir et blanc comme La nuit du chasseur ou encore ces vieux films d'horreurs. Parfois, à cause du peu de budget, tu cachais les choses, comme de laisser le visage d'un méchant dans l'ombre... C'est super important et on ne le fait plus du tout. Et si tu regardes des séries comme Batman avec le Joker, ou ce genre de truc, ils savaient le faire. C'était peut-être faute de moyen mais il y avait aussi un vrai savoir-faire, ça apportait du mouvement, juste apercevoir une lueur et te dire "wow".


Ca a aussi sans doute beaucoup disparu avec l'arrivée de certains artifices...
Comme la 3D et tout ça... Je trouve ça vraiment dommage, c'est un savoir faire qui est en train de se perdre, enfin peut-être pas en train de se perdre, mais je pense que les maisons de production qui tiennent les tunes derrière ont envie de dire aux réalisateurs « non mais là le monstre tu le montres, ça va coûter 300 millions, ça va être excellent »… Enfin voilà, c'est un peu dommage.
Là on est en pré-prod pour faire un clip en vidéo pour les Dead Pirates justement. C'est produit par The Mill et on reste toujours dans cet esprit.

Tu parles de l'univers des Dead Pirates et du rapport à tes dessins, pourquoi ce choix pour le noir & blanc ?
Le noir & blanc est présent dans mes dessins pour un tas de raisons, j'aime par exemple son aspect « gravure ». Si on prend l'exemple d'une photo d'une fille en noir et blanc, si ses cheveux sont une énorme masse noire, tu vois des petits traits, des tout-petits reflets, ça peut te faire penser aux vinyles, à plein de choses en fin de compte, c'est vraiment ce que je trouve magnifique.
Ca découle aussi d'une recherche d'équilibre dans mes compositions : la juste densité de noir, la juste densité de blanc, t'as rien de plus pur en fin de compte... A partir de ça, composer une image, c'est tout un challenge.
C'est quelque chose que je tente de plus en plus de développer dans mes dessins, et que j'essaye de faire en vrai plus qu'à l'ordinateur. Tu sais à l'ordinateur j'utilise très peu d'artifices, je n'utilise pas de filtres évidemment, j'essaye de ne jamais utiliser de dégradés automatiques par exemple, j'essaye de les faire à la main, ce qui est ultra chiant.

Je pense que tu serais tout de suite grillé...
Oui clairement. Mais quand tu te retrouves avec certaines dead lines, tu essaies des techniques, de dupliquer ou de faire une brosse, mais ça ne marche jamais... Et puis quand ça fonctionne, c'est moralement que ça ne passe pas ! Tu te dis « non... Je ne peux pas le laisser comme ça, je dois le refaire à la main, tant pis on va perdre 6h et je ne dormirai pas cette nuit, mais je ne peux pas le faire comme ça... ».


Tu disais justement tout à l'heure que tu avais l'impression que tout ce côté noir & blanc se perdait. Peux-tu nous dire comment tu te documentes par rapport à ça ?

Oui, alors merci à internet ! Y'a des fous sur la toile qui s'amusent à effacer tous les personnages présents sur les dessins animés, pour ainsi garder seulement les backgrounds de tous les vieux dessins animés... En ce moment il y a ce gars qui fait un boulot gigantesque : il enregistre toute la scène, et comme les personnages vont forcément de gauche à droite, il arrive à reboucher les trous, et il arrive même à reconstituer des panoramiques parfois quand la caméra bouge... Je crois que c'est un type qui a bossé dans le cartoon pendant la guerre du cartoon, je pense qu'il a tous les DVD, ces travaux sont plutôt en bonne définition... Je sais pas ce qu'il fait dans la vie d'ailleurs, mais il update non-stop, tout le temps, tous les fonds qui peuvent exister... C'est un travail de dingue ! Ca fait partie des énormes inspirations que nous avons pour les films. Dans mes illustration, dans la mesure du possible; j'essaie de garder un aspect plat et un peu théâtral, avec différents plans, c'est pas trop mon truc de bosser avec des perspectives.

D'où te vient cet univers ?
L'esprit un peu country - Texas, ce sont mes influences musicales, l'esthétique des concerts de tout ce qui se faisait dans les années 70 et les séries du genre Shérif fais-moi peur, Smokey & The Bandit… C'est vraiment une atmosphère qui m'inspire.

Tout ce mouvement 70's américain, les affiches des concerts de l'époque, leurs typos, etc ?
Oui, carrément. En fait avec mon frère on était vraiment des gros fans de Lynyrd Skynird, le groupe assez bourrin qui ne faisait pas que dans la finesse, mais qui à l'époque était quand même incroyable. Avec des gros tubes comme Sweet Home Alabama ou Freebird, ils ont innové dans pas mal de choses, c'était un groupe vraiment important pour sa génération. Mais c'est vrai que l'esthétique de cette période, c'était des gars avec des t-shirts super serrés, à la Led Zep made in Texas tu vois. Ils se retrouvent des fois à faire des concerts dans des prairies vallonnées, devant 200.000 personnes, et c'est trop beau, c'est vraiment incroyable l'ambiance qui ressort de ces photos et de ces vidéos. T'as envie d'y être, pas forcément pour la musique mais l'ambiance a l'air de défoncer et je pense que ce style country, entre autre, rejoint un peu mon côté forêt, le côté robuste, un peu bourrin, genre tu te taches mais c'est pas grave, le côté barbecue et tout ça...
Et puis j'aime l'anachronisme de ces personnages en t-shirts avec des tatouages, des amplis, des guitares, dans un monde limite moyenâgeux, mais ça peut-être aussi victorien ou du début du siècle dernier, tu sais pas exactement où ça se passe... Un mélange de forêts, mais ça pourrait très bien être aussi des plaines américaines à côté de montagnes suisses ! Je pense que mes influences sont nettes, je ne vais pas les cacher, on le voit dans mon dessin.
On arrête pas de me parler tout le temps de Jamie Hewlett... On me compare à lui sans doute parce que mes personnages jouent de la musique... J'aime vraiment tout ce qu'il fait, par contre je crois clairement que ça ne fait pas partie de mes plus grosses influences.


On parle beaucoup de ton dessin, on parle moins de ton utilisation des typos, du texte qui fait office de voix off...

Oui, à noter qu'ils ont tous du sens. Le dessin c'est quand même un truc que tu fais sur l'instant. Mais la typographie pour moi c'est évidemment très important et ça me passionne réellement. Après je suis loin d'être académique dans ce domaine, ça ne m'intéresse pas vraiment de respecter les règles, mais par contre c'est une technique que j'aime énormément bosser et je pense que je vais essayer de continuer encore plus dans les prochaines pièces... C'est vraiment quelque chose que j'adore, ça finit tellement bien le dessin...

Oui, ça permet aussi de mieux saisir ton univers, on a du mal à imaginer tes dessins sans tous ces mots...
Dans la progression d'un dessin, ça fait partie des sujets que je place en dernier... et ce que je place vraiment en dernier du dernier, c'est le tattoo du personnage. Mes persos restent cleans jusqu'à la fin du dessin, c'est un peu comme le dessert si tu vois ce que je veux dire « ah maintenant je me régale...» (sourire)

J'avais trouvé une sorte de qualificatif de ton univers, dis-moi si tu es d'accord avec ça : "Country Folk Psyché Vulgos Chic Spaghetti Draculesque".
Ça marche pas mal je crois, si tu remplaces « spaghetti » par «viande», t'as pratiquement bon à 100%. Je pense que t'as rien manqué là ! (rire)


Vu ton univers, créer ton propre toy, c'est quelque chose que tu pourrais envisager ?

Justement, j'ai un Dunny qui sort chez KidRobot. J'ai aussi un second projet de toy qui me tient vraiment à cœur avec Nobrow. On a vraiment envie de faire un nouveau personnage, avec un accessoire ou deux et un pur packaging !

As-tu d'autres projets dont tu peux nous parler ?
Je vais faire une expo en septembre au Old Shoreditch, un bar/galerie à l'est de Londres. Ça va être un peu différent dans le sens où je ferai moins d'illustrations, mais un décor du lieu qui deviendrait un bar façon mcbess. Mon job consistera entre autre à créer des chaises et des tables... Les clips pour le groupe sont également à venir, et puis la musique...

Je me demandais si tu serais prêt à jouer le jeu de la dédicace en nous réalisant un dessin pour clore l'interview ?
Avec plaisir !

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